Cheikh Anta DIOP au Symposium international de Kinshasa

Cheikh Anta DIOP au Symposium international de le 18/07/2009

Cheikh Anta DIOP au Symposium international de

Kinshasa qui s’est tenu du 20 au 30 avril 1985

 Vue de la maquette à trois dimensions du Tokamak ITER, projet

international visant à produire de l’énergie par la fusion thermonucléaire dans

un dispositif à confinement magnétique. Le mannequin permet d’apprécier

les dimensions de l’installation. La réaction nucléaire mise en jeu est :

Deutérium + Tritium Hélium 4 + neutron. Le coût du projet est évalué à

4,7 milliards d’euros sur 10 ans.

LE PROBLÈME ÉNERGÉTIQUE AFRICAIN

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 LE PROBLÈME ÉNERGÉTIQUE

AFRICAIN

 Communication de Cheikh Anta DIOP au Symposium international de

Kinshasa qui s’est tenu du 20 au 30 avril 1985 sur le thème La science, la

technique et le développement de l’Afrique - l’Afrique et son avenir. Elle a

été publiée par Jeune Afrique Economie, n°66, 11 juillet 1985.

Faisons une projection dans le proche avenir et demandons-nous

quelle sera la physionomie énergétique du monde, dans 30 à 40 ans,

aux confins des années 2010 à 2020.

Si le rythme actuel de la consommation mondiale est maintenu les

experts sont à peu près d’accord pour prévoir une pénurie croissante

dans le domaine des sources d’énergie primaires fossiles, c’est-à-dire

celui des hydrocarbures, du gaz naturel, du charbon, des tourbes, etc.,

même en faisant la part des nappes et mines importantes restant à

découvrir au niveau des continents.

En même temps, la pollution atmosphérique en gaz carbonique qui a

atteint une échelle géochimique, ira s’accentuant.

La physique de l’atmosphère est très mal connue, et une modélisation

correcte de l’évolution des phénomènes reste très difficile. Cependant

on sait que le gaz carbonique en provenance de la combustion des

sources fossiles tend à former dans l’atmosphère un écran produisant

un « effet serre » sur le rayonnement solaire. Il pourrait s’en suivre, à

la longue, une légère élévation de la température du globe avec toutes

les catastrophes qui en découleraient.

LE PROBLÈME ÉNERGÉTIQUE AFRICAIN

134  Donc l’épuisement progressif des sources d’énergie classiques et les

impératifs écologiques amèneront l’humanité dans un avenir, non très

lointain, à envisager sérieusement un changement de vecteur

d’énergie.

Tous ces facteurs et tant d’autres aidant, les hydrocarbures

deviendront, de plus en plus, des matières premières de synthèse pour

l’industrie chimique, protéines animales, fibres, etc. En effet,

l’épuisement des sources d’énergie fossile, non renouvelables, y

compris l’uranium, va coïncider selon toute probabilité avec

l’opérationnalité des centrales solaires hélio-voltaïque ou à un cycle

thermodynamique et surtout avec la faisabilité de la réaction

thermonucléaire, d’abord la réaction tritium-deutérium, puis

deutérium-deutérium.

Le tritium étant obtenu, à partir du lithium 6, la quantité totale de

deutérium à fusionner dans le cas de la première réaction dépendrait

des réserves de lithium disponibles sur la planète. Or, on sait que

celles-ci sont limitées.

Mais dans le cas de la seconde réaction (deutérium-deutérium)

l’humanité disposerait d’une source d’énergie quasi inépuisable, c’est-

à-dire pour un milliard d’années. Cette durée correspond à la quantité

de deutérium contenue dans les océans (2 1017 kg avec une

concentration de 0.02 %).

Le deutérium ou hydrogène lourd nécessaire à l’alimentation des

réacteurs thermonucléaires serait extrait comme l’hydrogène léger par

électrolyse de l’eau de mer, pour une somme modique. Ceci n’est pas

tout à fait un rêve : en France avec une configuration Tokamak et par

un chauffage du plasma par radio-fréquences, on vient d’atteindre il y

a deux ans, à Fontenay-aux-Roses, une température de 20 millions de

degrés avec une densité de matière de 200 000 milliards de particules

par cm3. Certes, le « critère de LAWSON » est loin d’être satisfait et

nous sommes conscients des immenses progrès qui doivent être

réalisés encore pour que la fusion thermonucléaire soit domestiquée.

 

C’est aussi à la même époque, vers l’horizon 2020 que la quasi totalité

des grandes chutes d’eau africaines seront équipées pour la production

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135  de l’hydroélectricité : Inga au Zaïre en particulier ; peut-être aussi

qu’à la même époque le procédé japonais qui consiste à fabriquer de

l’hydrogène en utilisant directement le rayonnement solaire pour

casser la molécule d’eau commencera à sortir du laboratoire.

Le rapprochement de ces deux tableaux montre que l’humanité sera

amenée à changer de vecteur énergie, pour l’essentiel.

Un auteur comme M. Jacques PERCEBOIS envisage trois vecteurs

possibles : le vecteur classique qu’est l’électricité qui subsistera

toujours, mais deviendra insuffisant pour l’ensemble des besoins

d’activités, le méthanol dont la production pourrait être accrue par des

moyens bioénergétiques mais que nous écartons ne serait-ce que pour

des raisons de pollution. Cette solution que le Brésil tente d’appliquer

(construction de voiture fonctionnant au méthanol) en ce moment, par

la culture de la canne à sucre pour faire face à la pénurie du pétrole,

montre au moins l’actualité du problème, solution précaire : des aléas

climatiques ont forcé le Brésil à amender son projet.

 

Enfin, le vecteur hydrogène que beaucoup de spécialistes considèrent

comme susceptible de devenir la solution de demain, en association

bien sûr avec l’électricité. Cette solution serait la meilleure pour

l’Afrique, pour les raisons suivantes :

Certes, l’hydrogène n’est pas une énergie primaire et en brûlant il

restitue moins que l’énergie dépensée pour le produire, car la

conversion énergétique est toujours accompagnée de pertes. Mais, en

cela, elle est identique au vecteur méthanol.

Pour que son usage devienne opérationnel, il faudra donc disposer

d’immenses sources d’énergie renouvelables pour le produire. Tel

pourrait être le cas de l’Afrique associant l’hydroélectricité de ses

grands barrages aux centrales solaires (devenues opérationnelles),

dans une trentaine d’années, avant même l’exploitation commerciale

de l’énergie thermonucléaire.

 

À l’époque coloniale, les ingénieurs belges avaient déjà calculé que le

barrage d’Inga entièrement équipé permettrait à lui seul d’assurer

l’éclairage de tout le continent Sud Américain, ou tous les besoins

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énergétiques du continent africain en temps de paix. Ils avaient

calculé aussi qu’en élevant la tension du courant produit à Inga au

seuil du million de volts et en le redressant pour le transporter en

continu à travers toute l’Afrique, le Sahara jusqu’en Espagne, au

Portugal et au sud de l’Italie, ils pourraient le moduler encore pour

obtenir de l’alternatif et que le kWh, ainsi vendu à l’Europe pauvre,

resterait encore compétitif malgré les pertes en lignes.

Donc, soit dit en passant, l’Afrique ne manque pas d’énergie, mais

celle-ci est mal identifiée et mal distribuée ; l’interconnexion du

réseau africain pour la création d’un marché intégré de l’énergie est un

impératif économique.

 

Il nous faudra calculer le nombre de véhicules à hydrogène de

puissance moyenne fonctionnant huit heures par jour que l’on pourra

faire marcher en disposant du 1/3 de l’énergie des grands barrages

africains pendant un an : Inga, Cabora-Bassa, Konkouré, Sanaga, etc.

L’hydrogène est un bon propergol et donne une impulsion spécifique

supérieure à celle du kérosène, car les gaz sont chauds et légers à la

sortie des tuyères. Il peut donc servir sous forme liquide à la

propulsion de tous les engins mobiles (automobiles à hydrogène,

avions, dernier étage des fusées en particulier).

 

Ses inconvénients sont surtout sa légèreté qui obligerait à utiliser de

grands réservoirs ou à faire des escales plus rapprochées et sa

température d’ébullition (-233° Celsius) qui est très basse. Il pourrait

servir pour les avions à réaction.

 

Un supersonique à hydrogène ne verserait que des tonnes d’eau dans

l’atmosphère tandis que le même type d’appareil utilisant du kérosène

éjecte dans l’atmosphère en trois minutes plus de gaz carbonique que

la forêt de Fontainebleau (France) ne peut en absorber en une journée.

 

Evidemment, la technologie de l’hydrogène comme vecteur d’énergie

n’est pas si simple, et si le continent africain veut jouer le rôle de

pionnier dans ce domaine, c’est dès maintenant qu’il doit s’y prendre

en créant les structures de recherche et de formation appropriées.

Certains grands pays africains comme le Nigeria, le Zaïre (Congo

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Kinshasa)1 et même d’autres, peuvent créer des départements

spécialisés dans leurs enseignements supérieurs pour la maîtrise de

cette technologie : telle école polytechnique et tel pays africain

pourrait déjà s’organiser pour gérer dans cinq ans une petite centrale

solaire à cycle thermodynamique, au bord de la mer afin de se

familiariser avec les techniques de production des deux variétés

d’hydrogène (lourd et léger) par électrolyse de l’eau de mer et

fractionnement isotopique, de liquéfaction, de stockage, de transport,

d’utilisation dans de nouveaux moteurs d’invention locale pour

propulser de petites fusées expérimentales, de petits engins divers :

automobiles, avions, fût-ce au stade du modèle réduit d’abord.

 

Si l’Afrique sort des sentiers battus, grâce à une identification précoce

et saine de ses particularités énergétiques, elle pourra peut être demain

avec l’avènement de l’hydrogène comme vecteur d’énergie, jouer un

rôle analogue à celui des pays arabes ou pétroliers en matière de

production ou de fourniture d’énergie.

 

L’Afrique, à elle seule, pourrait fournir le deutérium nécessaire au

fonctionnement de tous les réacteurs thermonucléaires de la planète,

lorsque la fusion sera devenue opérationnelle. Mais dans ce dernier

cas, est-ce que l’exploitation d’une telle énergie sera interdite aux pays

en voie de développement. Je ne le crois pas, car si les études au

niveau des prototypes sont onéreuses, les modèles commercialisables

de réacteurs thermonucléaires avec une configuration Tokamak seront

vraisemblablement d’un prix abordable pour nos pays à condition

qu’au préalable, soient formées au niveau des départements de

physique des plasmas des universités africaines, des équipes capables

de prendre en charge de telles machines après un minimum

d’adaptation.

 

Autant je deviens réservé lorsqu’il s’agit du nucléaire même des

surrégénérateurs (ou breeders, piles couveuses)2 qui produisent plus

d’énergie qu’ils n’en consomment, autant je pense que le choix de

 

1

Note de l’éditeur : aujourd’hui : République démocratique du Congo (RDC).

2

Note de l’éditeur : ou réacteurs à neutrons rapides (RNR) ; en anglais Fast Breeder

Reactors (FBR).

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l’Afrique pour les réacteurs thermonucléaires de demain doit être

ferme dès à présent.

 

En effet, une centrale nucléaire n’est encombrante qu’une fois hors

d’usage ; les matériaux restent contaminés pour une durée géologique

de 24000 à 100000 ans et dans l’état actuel de la technique on ne

connaît aucun procédé satisfaisant pour se débarrasser de ces déchets.

C’est pour cela aussi que l’Afrique devra refuser que l’on vienne les

ensevelir dans son sol, moyennant quelque malheureux argent.

 

Par contre, la radioactivité induite des matériaux des futures centrales

thermonucléaires sera incomparablement plus réduite, et on pourra

s’ingénier à utiliser des matériaux ne donnant naissance qu’à des

éléments artificiels de courtes périodes en général.

 

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