DIODORE DE CICILE KEMET EGYPTE ETHIOPIE

DIODORE DE CICILLE

LIVRE, PREMIER, SECTION PREMIÈRE.

ART. I. Avant-propos.

Nous avons dessein d'exposer à part les idées que les premiers instituteurs du culte des dieux se font formées sur leur sujet et ce que la fable a raconté et de chacun d'eux parce que ce sont des articles d'une assez grande étendue. Mais en attendant lorsque quelque divinité aura un rapport particulier à quelque point de notre Histoire, nous commencerons par le marquer, afin de ne rien omettre de nécessaire pour l’intelligence du discours. A l'égard des hommes nous avons déjà averti qu'en prenant les choses dès les premiers temps et parcourant tous les lieux de la terre habitée, nous rapporterons tout ce qui s'est passé avec autant d'exactitude qu'on en peut attendre d'un historien qui parle des temps et des lieux les plus reculés.

II. Différentes opinions de l’origine du monde.

Il y a deux opinions différentes sur l'origine des hommes parmi les physiciens et les historiens les plus fameux. Les uns, croyant le monde éternel et incorruptible prétendent que le genre humain a toujours été et qu'il est impossible de remonter au premier homme. Les autres donnant un commencement et une fin à toutes choses, soumettent les hommes à la même loi et expliquent ainsi la formation de leur espèce. Toute la nature ayant le chaos et la confusion, le ciel et la terre, mêlés ensemble ne faisaient qu'une masse uniforme : mais les corps s'étant séparés peu à peu les uns des autres, le monde parut enfin dans l'ordre où nous le voyons. L'air demeura dans une agitation continuelle. Sa partie la plus vive et la plus légère s'éleva au plus haut lieu de l'univers et devint un feu pur et sans mélange. Le soleil et les astres formés de ce nouvel élément sont emportés par le mouvement perpétuel de la sphère du feu. La matière terrestre demeura encore quelque temps mêlée avec l'humide par la pesanteur de l'une et de l'autre. Mais ce globe particulier roulant sans cesse sur lui-même se partagea par le moyen de cette agitation en eau et en terre ; de telle sorte pourtant que la terre demeura molle et fangeuse. Les rayons du soleil donnant sur elle en cet état causèrent différentes fermentations en sa superficie. Il se forma dans les endroits les plus humides des excroissances couvertes d'une membrane, déliée, ainsi qu'on le voit encore arriver dans les lieux marécageux, lorsqu'un ardent soleil succède immédiatement à un air frais. Ces premiers germes reçurent leur nourriture des vapeurs grossières qui couvrent la terre pendant la nuit et se fortifièrent insensiblement par la chaleur du jour. Étant arrivés enfin à leur point de maturité et s'étant dégagés des membranes qui les enveloppaient ils parurent sous la forme de toutes sortes d'animaux. Ceux en qui la chaleur dominait s'élevèrent dans les airs ; ce sont les oiseaux. Ceux qui participaient davantage de la terre, comme les hommes, les animaux à quatre pieds et les reptiles demeurèrent sur sa surface et ceux dont la substance était plus aqueuse, c'est-à-dire les poissons, cherchèrent dans les eaux le séjour qui leur était propre. Peu de temps après, la terre s’étant entièrement desséchée ou par l’ardeur du soleil ou par les vents devint incapable de produire des animaux parfaits et les espèces déjà produites ne s'entretinrent plus que par voie de génération. Euripide disciple du philosophe Anaxagore paraît avoir adopté sur l'origine des êtres le sentiment que nous venons d'exposer. Car il dit dans sa Menalippe.

Tout était confondu : mais le seul mouvement

Ayant du noir chaos tiré chaque élément,

Tout prit forme ; bientôt la nature féconde

Peupla d'êtres vivants le Ciel, la Terre et l'Onde,

Fit sortir de son sein ses ornements divers,

Et donna l'homme enfin pour maître l'univers.

Au reste si quelqu'un révoque en doute la propriété que ces physiciens donnent à la terre d'avoir produit tout ce qui a vie on lui alléguera pour exemple ce que la nature fait encore aujourd'hui dans la Thébaïde d'Égypte. Car lorsque les eaux du Nil se sont retirées après l'inondation ordinaire et que le soleil, échauffant la terre, cause de la pourriture en divers endroits, on en voit éclore une infinité de rats : Ainsi, disent nos physiciens, la terre s'étant desséchée par l'attouchement de l'air qui l'environne et qui a subi divers changements, doit avoir produit au commencement du monde différentes espèces d'animaux.

III. Vie des premiers hommes.

Les hommes nés de cette manière menaient d'abord une vie sauvage. Ils allaient chacun de leur côté manger sans apprêt dans les champs les fruits et les herbes qui naissent sans culture. Mais étant souvent attaqués par les bêtes féroces, ils sentirent bientôt qu'ils avaient besoin d'un secours mutuel ; et s'étant ainsi rassemblés par la crainte, ils s'accoutumèrent les uns les autres. Ils n'avaient eu auparavant qu'une voix confuse et inarticulée ; mais en prononçant différents sons à mesure qu'ils se montraient différents objets, ils formèrent enfin une langue propre à exprimer toutes choses. Ces petites troupes ramassées au hasard en divers lieux et sans communication les unes avec les autres, ont été l'origine des nations différentes et ont donné lieu à la diversité des langues. Cependant les hommes n'ayant alors aucun usage des commodités de la vie, ni même d'une nourriture convenable, demeuraient sans habitation, sans feu, sans provision et les hivers les faisaient périr presque tous par le froid, ou par la faim. Mais ensuite s'étant creusé des antres pour leur retraite, ayant trouvé moyen d'allumer du feu et ayant remarqué les fruits qui étaient de garde ils parvinrent enfin jusqu'aux arts qui contribuent aujourd'hui non seulement à l'entretien de la vie, mais encore à l'agrément de la société. C'est ainsi que le besoin a été le maître de l'homme et qu'il lui a montré à se servir de l'intelligence, de la langue et des mains que la nature lui a données préférablement à tous les autres animaux. Cette description abrégée de la vie des premiers hommes était nécessaire pour satisfaire à l'ordre dans une Histoire universelle. Nous allons entrer maintenant dans le détail des peuples les plus connus et des actions mémorables de, leurs principaux personnages.

IV. Ancienneté des rois. Doute sur l'antériorité des Grecs ou des Barbares.

Nous ne savons point quels ont été les premiers rois et nous n’ajoutons point de foi à ceux qui prétendent le savoir. En effet les rois paraissent plus anciens que l'invention de l'usage de toutes les choses qui auraient pu nous transmettre cette connaissance. L'histoire surtout est le dernier genre d'écrire qu'on se soit avisé de cultiver. Les Grecs ont toujours disputé de leur antiquité avec les Barbares. Les uns et les autres soutiennent qu'ils sont originaires du pays qu'ils habitent, qu'ils ont appris les arts et les sciences aux autres hommes et qu'ils ont fait les premiers des actions dignes d'être écrites. Nous ne prendrons aucune part dans cette dispute et nous ne voulons point décider quelles sont les nations les plus anciennes et encore moins de combien les unes sont plus anciennes que les autres. Mais nous rapporterons de suite et en particulier ce qu'elles disent toutes de leur antiquité et de leur origine. Nous commencerons par les Barbares, non que nous les estimions plus anciens que les Grecs, comme Éphore l'a avancé ; mais afin qu'ayant satisfait à cette partie de notre dessein nous n'interrompions pas l'histoire des Grecs quand nous y serons une fois entrés : et comme on croit communément que les dieux sont nés en Égypte, que c'est là qu'on a d'abord observé le cours des astres et que cet heureux pays a produit le premier des héros et de grands hommes, nous placerons ici les Égyptiens avant les autres peuples.

V. Les Égyptiens croient avoir été les premiers hommes.

Les Égyptiens prétendent que, le genre humain a commencé dans l'Égypte, et ils allèguent pour raison la fertilité de leur terroir et les avantages que leur apporte le Nil. Ils disent que ce fleuve produit lui-même un grand nombre d'animaux et toutes les espèces de nourriture qui leur conviennent ; la racine de roseau, le lotos, la fève d'Égypte, le fruit appelé corseon et plusieurs autres plantes ou fruits qui sont propres aux hommes mêmes. Ils citent en particulier l'exemple des rats que nous avons déjà rapporté et dont ils disent que tous ceux qui le voient sont étonnés : car on aperçoit quelquefois ces animaux présentant hors de terre une moitié de leur corps déjà formée et vivante, pendant que l'autre retient encore la nature du limon où elle est engagée. Il est démontré par là, continuent-ils, que dès que les éléments ont été développés, l'Égypte, a produit les premiers hommes ; puisque enfin dans la disposition même où est maintenant l'univers, la terre d'Égypte est la seule qui produise encore quelques animaux. De plus s'il est échappé quelque être vivant du déluge de Deucalion c'est l'Égypte, qui les a sauvés, puisque étant en partie sous l'aspect immédiat du soleil, elle et plus exempte des grandes pluies que tout autre pays : si au contraire ce déluge les a tous fait périr sans exception ; on ne peut placer avec quelque vraisemblance les premiers essais du renouvellement de la nature que dans l'Égypte, ; car la chaleur de son climat tempéré par les vapeurs froides et humides qui lui étaient apportées de tous les endroits de la terre, devait former un air très propre à la génération des animaux. Nous voyons en effet, ajoutent-ils, que dans les lieux les plus chauds de l’Égypte, ce sont les dernières eaux du Nil qui s’écoulent qui contribuent le plus à cette production merveilleuse, dont nous avons parlé plus haut et qui ne se fait que quand la chaleur du soleil s'insinue peu à peu dans une terre chargée d'humidité.

VI. Opinions égyptiennes sur le soleil, sur la lune et sur les éléments, et des noms des dieux qu'on leur a donnés.

Or ces nouveaux hommes, contemplant la forme de l'univers et admirant son ordre et sa beauté, furent particulièrement saisis de vénération à l'aspect du soleil et de la lune. Ils regardèrent ces deux astres comme deux divinités principales et éternelles et ils nommèrent l'un Osiris et l'autre Isis, deux noms tirés de l'idée qu'ils en avaient prise. Osiris signifie qui a plusieurs yeux ; en effet l'on peut dire que les rayons du soleil sont autant d'yeux dont il regarde la terre et la mer. Le poète, semble avoir emprunté de là cette expression :

L'Astre du jour qui voit et qui sait toutes choses.

Quelques-uns des plus anciens mythologistes grecs ont donné à Osiris les surnoms de Dionysius et de Sirius, d'où vient qu'Eumolpe dans ses Bacchiques a dit :

De l'ardent Sirius l'étoile étincelante.

et Orphée :

Bacchus nommé Phanès de sa vive lumière.

Quelques-uns donnent à Osiris un habillement de peau de sang tacheté pour marquer la multitude des étoiles. Le mot Isis signifie ancienne et marque l'opinion que les Égyptiens avaient de l'éternité de cette déesse. Ils la représentent avec des cornes par allusion à la figure que prend la lune dans sa croissance et dans son décours et parce qu'ils lui consacrent une génisse. Ce sont là les dieux qui selon eux gouvernent le monde, et qui entretiennent la vicissitude de trois saisons différentes, le printemps, l'été et l’hiver dont le retour fixe et immanquable fait l'harmonie et la beauté de l'univers. Ils ajoutent que ces deux divinités contribuent à la génération des êtres subalternes ; l'une en leur communiquant l'esprit et le feu, l'autre en leur fournissant la terre et l'eau, et toutes les deux en leur donnant l'air : ainsi tout naît et prend accroissement par les influences du soleil et de la lune ; et les cinq éléments que nous venons de nommer constituent le monde entier, comme la tête, les mains, les pieds et les autres parties du corps humain composent l'homme. Mais de plus les Égyptiens ont divinisé chacun de ces éléments et leur ont donné des noms propres dès la première institution de leur langue. Ils ont appelé l'esprit Jupiter, qui signifie source de vie et ils l’ont regardé comme le père de tous les êtres intelligents : idée qu’a empruntée d'eux le plus grand poète de la Grèce, lorsque parlant de Jupiter il dit :

Père et roi des hommes et des dieux.

Ils ont nommé le feu, Vulcain, dieu du premier ordre et qu'ils croient contribuer le plus à la production et à la perfection de toutes choses. La terre étant comme le sein dans lequel tout reçoit les premiers principes de la vie, ils lui ont donné le nom de Mère. La même vue l'a fait appeler par les Grecs Déméter, mot nouveau, qui ne diffère que d'une lettre du vieux mot Ghemeter qui signifie terre mère,

De tout être la Terre et Mère et bienfaitrice.

Dit Orphée. L'eau fut appelée Océan, mot qui veut dire Mère-nourrice. Les Grecs l'ont pris à peu près dans le même sens ; témoin ce vers d'Homère.

L'océan et Thétis des dieux font l'origine.

Au reste l'Océan chez les Égyptiens n'est autre que le fleuve du Nil, où ils prétendent que les dieux ont pris naissance : parce que de tous les pays du monde, l'Égypte est seul qui ait des villes bâties par les dieux mêmes, tels que sont Jupiter, le Soleil, Mercure, Apollon, Pan, Junon, Lucine et plusieurs autres. L'air enfin était Minerve qu'ils ont cru fille de Jupiter, née de son cerveau et toujours vierge, parce que l'air est incorruptible et qu'il s'étend jusqu’aux cieux. Minerve s'appelle aussi Tritogène, des trois températures différentes que l'air reçoit dans les trois saisons de l'année. Cette déesse a encore le nom de Glaucopis, non parce qu'elle a les yeux bleus, comme quelques Grecs l'ont trop littéralement interprété mais parce que l'air est bleu dans sa profondeur. Ils disent que ces cinq dieux parcourent de temps à autre tous les lieux du monde et apparaissent aux hommes tantôt sous une figure humaine, tantôt sous celle de quelques animaux sacrés ; en quoi ajoutent-ils ils ne font aucune illusion aux sens ; puisque étant les auteurs de tout être ils peuvent prendre réellement toute sorte de figure. C'est ce qu'Homère qui avait été chez les Égyptiens et qui avait eu communication avec leurs prêtres, fait entendre par ces vers de l'Odyssée.

Les justes dieux quittant le céleste séjour

De la terre souvent viennent faite le tour,

Et d'un voile mortel couvrant leurs traits sublimes,

Percer dans le secret des vertus & des crimes.

Voilà ce que les Égyptiens racontent des dieux célestes et immortels.

VII. Des dieux terrestres dont quelques-uns ont été rois en Égypte.

IL y a aussi selon eux des dieux terrestres nés mortels ; mais qui par leur propre sagesse ou par les biens qu'ils ont faits aux hommes ont obtenu l'immortalité. Quelques-uns de ceux-ci ont été rois dans l'Égypte, même ; et de ces rois les uns ont eu des noms communs avec certains dieux et les autres en ont eu de particuliers. Les premiers sont par exemple Helius ou le Soleil, Saturne, Rhéa, Jupiter que quelques-uns appellent Ammon, Junon, Vulcain, Vesta et Mercure. Helius dont le nom signifie le Soleil, a régné le premier en Égypte. Quelques-uns des prêtres donnent pourtant cet avantage à Vulcain inventeur du feu et disent que ce fut cette invention même qui lui procura la royauté. Car le feu du ciel ayant pris à un arbre sur une montagne et ce feu s'étant communiqué une forêt voisine Vulcain accourut à ce nouveau spectacle ; et comme on était en hiver, il se sentit très agréablement réchauffé. Ainsi quand le feu commençait à s'éteindre il l'entretenait en y jetant de nouvelle matière, après quoi il appela ses compagnons pour venir profiter avec lui de sa découverte. Saturne lui succéda et ayant épousé Rhéa sa sœur, il en eut selon quelques mythologistes Osiris et Isis, ou selon la plupart d'entre eux Jupiter et Junon, qui par leur vertu singulière parvinrent à l'empire du monde entier.

VIII. Osiris, Isis, et Mercure.

Du mariage de ces deux derniers naquirent cinq dieux dont la naissance tomba dans chacun des cinq jours intercalaires de l'année des Égyptiens. Ces dieux font Osiris, Isis, Typhon, Apollon et Vénus. Osiris a été appelé Bacchus et Isis Déméter ou Cérès. Osiris ayant épousé Isis et succédé au trône de son père fit plusieurs choses utiles à la société humaine. Il abolit la coutume exécrable qu'avaient les hommes de se manger les uns les autres, et établit à sa place la culture des fruits. Isis de son côté leur donna l'usage du froment et de l'orge qui croissent auparavant dans les champs comme des plantes inconnues et négligées. Leurs sujets furent charmés de ce changement et par la douceur qu’ils trouvèrent dans cette nouvelle nourriture et par l'horreur qu'ils conçurent eux-mêmes de l'ancienne. Pour autoriser cette origine on rapporte une pratique dont les Égyptiens se sont fait une loi : Dans le temps de la moisson ceux qui recueillent les premiers blés en mettent debout une gerbe autour de laquelle ils pleurent en invoquant Isis et célèbrent ainsi la mémoire de sa découverte dans le temps le plus convenable. Outre cela il y a quelques villes où dans les fêtes d'Isis on porte des épis de blé en reconnaissance du grand bienfait dont on le croit redevable à cette déesse. On dit de plus qu'Isis a donné les premières lois aux hommes et leur a enseigné à se rendre justice les uns aux autres, et à bannir d'entre eux la violence par la crainte du châtiment. C'est pour cela que les Grecs ont nommé Cérès Thesmophore ou Législatrice. Suivant les mêmes auteurs Osiris bâtit dans la Thébaïde d'Égypte une ville à cent portes qu'il appela du nom de Junon sa mère, mais que ses descendants ont nommée Diospolis ou ville de Jupiter connue aussi sous le nom de Thèbes. Au reste l’origine de cette ville est incertaine non seulement dans les auteurs, mais encore parmi les prêtres d'Égypte, car plusieurs d'entre eux soutiennent que Thèbes a été bâtie, non par Osiris, mais plusieurs années après lui, par un roi dont nous raconterons les actions en leur lieu. Osiris éleva un temple merveilleux par sa grandeur et par sa somptuosité à Jupiter et à Junon qu'il regardait comme ses ancêtres. Il en dédia deux autres tous d'or sous le nom de Jupiter mais le plus grand était consacré au dieu Jupiter et le plus petit à son propre père qui se nommait de même mais qui fut surnommé Ammon. Il bâtit des temples de même matière aux autres dieux dont nous avons parlé plus haut ; il régla leur culte et établit des prêtres pour le maintenir. Outre cela Osiris et Isis ont chéri et protégé les inventeurs des arts et des autres choses utiles à la vie. C'est pour cela que la fabrique de l’or et de l'argent ayant été trouvée dans la Thébaïde, on en fit des armes pour exterminer les bêtes féroces, des instruments pour travailler la terre et, la nation se polissant de plus en plus, des statues et des temples entiers dignes des dieux auxquels on les dédiait. Osiris aima aussi l'agriculture comme ayant été élevé à Nysa ville de l'Arabie heureuse et voisine de l'Égypte où cet art était en honneur. C'est du nom de Jupiter son père joint à celui de cette ville que les Grecs ont fait Dionysyus qui est chez eux le nom d'Osiris. Le poète fait mention de Nysa dans un de ses hymnes, où il dit :

Assise entre les bois qui couvrent la montagne,

Nyse voit l'eau du Nil couler dans la campagne.

On dit aussi qu'il observa le premier la vigne dans le territoire de Nyse et qu'ayant trouvé le secret de la cultiver, il but le premier du vin et apprit aux autres hommes la manière de le faire et de le conserver. Il honora Hermès ou Mercure parce qu'il le vit doué d'un talent extraordinaire pour tout ce qui peut aller au bien de la société humaine. En effet Mercure forma le premier une langue exacte et réglée, des dialectes grossiers et incertains dont on se servait. Il imposa des noms à une infinité de choses d'usage qui n'en avaient point. Il inventa les premiers caractères et régla jusqu'à l’harmonie des mots et des phrases. Il institua plusieurs pratiques touchant les sacrifices et les autres parties du culte des dieux et il donna aux hommes les premiers principes de l'astronomie. Il leur proposa ensuite pour divertissement la lutte et la danse et leur fit concevoir quelle force et même quelle grâce le corps humain peut tirer de ces exercices. Il imagina la lyre dans laquelle il mit trois cordes par allusion aux trois saisons de l'année : car ces trois cordes rendent trois sons, le grave l'aigu et le moyen ; le grave répond à l'hiver, le moyen au printemps et l'aigu à l'été. C'est lui qui apprit l'interprétation ou l'élocution aux Grecs, qui pour cette raison l'ont appelé Hermès ou Interprète : il a été le confident d'Osiris qui lui communiquait tous ses secrets et qui faisait un grand cas de ses conseils. C'est enfin lui selon les Égyptiens qui a planté l'olivier que les Grecs croient devoir à Minerve.

IX. Exploits ou bienfaits d'Osiris accompagné dans ses voyages de plusieurs grands hommes, mis depuis au nombre des dieux.

OSIRIS étant né bienfaisant et amateur de la gloire assembla, dit-on, une grande armée dans le dessein de parcourir la terre pour y porter toutes ses découvertes et surtout l'usage du blé et du vin : jugeant bien qu'ayant tiré les hommes de leur première férocité et leur ayant fait goûter une société douce et raisonnable il participerait aux honneurs des dieux : ce qui arriva en effet. Car non seulement les hommes qui reçurent de sa main ces divins présents, mais leurs descendants mêmes, ont regardé comme les plus grands des dieux ceux auxquels ils devaient leur nourriture. Avant que de partir il laissa à Isis l'administration générale de son état déjà parfaitement réglé. Il lui donna pour conseiller et pour ministre Hermès le plus sage et le plus fidèle de ses amis, et pour général de ses troupes Hercule qui tenait à lui par la naissance ; homme d'ailleurs d'une valeur et d'une force de corps prodigieuses. Il établit aussi Busiris et Antée pour gouverneurs, l'un de tout le pays maritime qui est tourné vers la Phénicie et l'autre des lieux voisins de l'Éthiopie et de la Libye. Toutes choses étant ainsi disposées, il se mit en marche à la tête de son armée, emmenant avec lui son frère que les Grecs nomment Apollon. On dit que celui-ci trouva le laurier que tous les peuples lui ont consacré depuis. Pour le lierre, les Égyptiens en attribuent la découverte à Osiris même, et le nom qu'ils ont donné au lierre signifie en leur langue plante d'Osiris. Ils le portent dans les fêtes qu'ils font en son honneur, comme les Grecs dans celles de Bacchus. Ils le préfèrent même à la vigne dans les cérémonies sacrées parce que la vigne se sèche et perd ses feuilles au lieu que le lierre demeure toujours vert ; à quoi les anciens ont eu égard dans la consécration qu'ils ont faite de quelques autres plantes à d'autres divinités, comme du myrte à Vénus, du laurier à Apollon et de l'olivier à Minerve. Osiris fut aussi accompagné dans cette expédition de deux de ses fils Anubis et Macédon, ils étaient tous deux fort braves et se faisaient remarquer par un habillement pris de deux bêtes dont ils imitaient le courage ; car Anubis était revêtu d'une peau de chien et Macédon d'une peau de loup : c'est pour cela que le chien et le loup sont en honneur chez les Égyptiens. Il prit encore avec lui Pan fort respecté dans le pays ; car non seulement ils placèrent depuis sa statue dans tous leurs temples, mais encore, ils bâtirent dans la Thébaïde une ville qu'ils appelèrent Chemmis ou Chemmo, qui en langage Égyptien signifie ville de Pan. Il se fit suivre enfin par deux hommes experts en agriculture, l'un nommé Maron qui s'entendait parfaitement à la vigne et l'autre appelé Triptolème, qui savait tout ce qui regarde les blés et le labourage. Tout étant prêt et Osiris ayant fait un vœu solennel de ne se point raser la tête qu'il ne fut revenu dans sa patrie, il prit son chemin par l'Éthiopie. C'est là l'origine de la coutume, qui s'est observée religieusement en Égypte jusqu'à ces derniers temps, de ne se point faire couper les cheveux depuis le jour qu'on sort de son pays jusqu'au jour où l'on y revient. On dit que lorsqu'il passait par l'Éthiopie on lui présenta des Satyres, espèces d'hommes qui sont couverts de poil par tout le corps. Osiris aimait la joie et prenait plaisir au chant et à la danse. Il avait toujours avec lui une troupe de musiciens, parmi lesquels étaient neuf filles instruites de tous les arts qui ont quelque rapport à la musique ; c'est pourquoi les Grecs les ont appelées les neuf Muses. Elles étaient conduites par Apollon frère du roi. Ainsi Osiris voyant que les Satyres étaient propres à chanter, à danser et à faire toutes sortes de sauts et de jeux, il les retint à sa fuite. Car d'ailleurs il n'eut pas besoin de vaquer beaucoup aux exercices militaires ni de s'exposer à de grands périls ; parce qu'on le recevait partout comme un dieu qui portait avec lui l'abondance et la félicité. Ayant donc mis l'agriculture en tirage dans l'Éthiopie et y ayant bâti plusieurs villes considérables, il y laissa des gouverneurs et d'autres officiers pour lever les tributs qu'il imposa sur cette province. Ce fut alors et au lever de la Canicule que le Nil, qui croît tous les ans dans cette saison, rompit ses digues et se déborda d'une manière si furieuse qu'il submergea presque toute l'Égypte et particulièrement cette partie dont Prométhée était gouverneur ; de sorte que peu d'hommes échappèrent à ce déluge. L'impétuosité de ce fleuve lui fit donner alors le nom d'aigle. Prométhée voulait se tuer de désespoir, lorsque hercule se surpassant lui-même en cette occasion entreprit par un effort plus qu'humain de réparer les brèches que le Nil avait faites à ses digues et de le faire rentrer dans son lit. Voilà le fondement de la fable qui dit qu'Hercule tua l'aigle qui rongeait le foie de Prométhée. Ce fleuve fut appelé dans le commencement Oceames, mot que les Grecs ont traduit par celui d'Océan. On lui donna ensuite le nom d'aigle pour la raison que nous venons de dire. Il fut. appelé depuis Égyptus du nom d'un roi d'un pays, d'où vient qu'Homère a dit :

Dans le fleuve Égyptus je fis entrer mes voiles.

Car ce fleuve se décharge dans la mer près du lieu appelé Thonis, qui a été autrefois le plus célèbre entrepôt de marchandises qui fut dans l'Égypte ; il a enfin reçu du roi Nileus le nom de Nil qu'il a gardé jusqu'à présent.

X. Osiris passe jusqu'aux Indes d'où il revient en Asie et même en Europe, selon quelques-uns.

Osiris étant arrivé aux confins de l'Éthiopie fit border le Nil de part et d'autre de puissantes digues, afin que dans ses crues il ne ravageât plus les campagnes et qu'il ne s'étendit pour les arroser dans le besoin qu'à proportion qu'on ouvrirait les écluses qu'il avait fait faire avec beaucoup d'art. Il traversa ensuite l'Arabie le long de la mer Rouge et continua sa route jusqu'aux Indes et aux extrémités de la terre. Il bâtit dans les Indes de grandes villes et entre autres Nysa, à laquelle il donna ce nom en mémoire de la ville d'Égypte où il était né. C'est là qu'il planta le lierre qui n'est demeuré et qui ne croît encore aujourd'hui dans les Indes qu'aux environs de cette ville. Il s'y exerça aussi à la chasse des éléphants. Enfin Osiris fit dresser des colonnes pour faire ressouvenir ces peuples des choses qu'il leur avait enseignées et il laissa plusieurs autres marques de son passage favorable dans cette contrée : de sorte que les Indiens qui le regardent comme un dieu prétendent qu'il est originaire de leur pays. De là il vint visiter les autres nations de l'Asie. L'on dit même qu'il traversa l'Hellespont et qu'il aborda en Europe où il tua Licurgue roi de Thrace qui s'opposait à ses desseins. Il donna les États de ce roi barbare à Maron qui était déjà vieux, pour y maintenir les lois et les connaissances qu'il leur avait apportées comme aux autres nations. Il voulut même que Maron bâtit une ville dans ce pays et qu'il l'appelât Maronée. Il laissa Macédon son fils roi de cette province qui a pris le nom de Macédoine et il chargea Triptolème de cultiver tout le territoire de l'Attique ; en un mot parcourant toute la terre il répandit partout les mêmes bienfaits. Nous n'oublierons pas de dire ici qu'en faveur des peuples dont le terroir n'est pas propre à la vigne, il inventa une boisson faite avec de l'orge et qui pour l'odeur et pour la force n'est guère différente du vin. C'est ainsi qu'Osiris laissa sur toute sa route les fruits heureux de sa sagesse et de sa bonté. Revenu en Égypte il fit part à ses peuples d'une infinité de choses curieuses et utiles qu'il rapportait de ses longs voyages et s'attira par tant de bienfaits le nom de dieu et le culte qu'on rend aux dieux. Ainsi ayant passé de la terre au ciel, Isis et Mercure lui firent des sacrifices et instituèrent des initiations avec des cérémonies secrètes et mystérieuses en son honneur.

XI. Mort d'Osiris et règne d'Isis. Honneurs qu'elle rend à la mémoire de son époux.

Au reste quoique les prêtres eussent caché longtemps la mort d'Osiris et la cause de sa mort, elle se divulgua à la fin. On dit donc qu'Osiris dans le temps qu'il régnait avec le plus d'équité fut tué par son frère Typhon homme violent et injuste et que ce barbare partagea le corps de son frère mort en vingt-six parties, qu'il distribua aux vingt-six complices de son parricide, afin de les engager par cette attestation sacrilège à soutenir l'injustice de son nouveau règne. Mais Isis sœur et femme d'Osiris aidée de son fils Horus poursuivit la vengeance de cet attentat et ayant fait mourir Typhon et ses complices elle monta elle-même sur le trône. II s'était auparavant donné un combat contre ce malheureux parti du côté de l'Arabie, près du village d'Antée, ainsi nommé d'Antée qu'Hercule y avait tué du temps d'Osiris. La victoire étant demeurée à Isis, elle y recouvra toutes les parties du corps de son mari, excepté celles que la pudeur défend de nommer. Pour cacher la manière dont elle voulait l'ensevelir et rendre en même temps son tombeau célèbre et recommandable dans toute l'Égypte, on dit qu'elle eut recours à cette adresse. Elle fit faire autant de figures de cire mêlées d'aromates et de la grandeur d'Osiris, qu'elle avait trouvé de parties de son corps. Elle mit une de ces parties en chaque figure ; et appelant chaque société de prêtres en particulier, elle leur fit jurer qu'ils lui garderaient le secret sur la confidence qu'elle allait leur faire. Là-dessus elle assura chacune de ces sociétés qu'elle l'avait préférée à toutes les autres pour être la dépositaire du corps entier d'Osiris ; qu'ainsi c'était à eux à le porter dans le lieu qu'ils desservaient et à se charger de son culte. Elle enjoignit ensuite à chacune d'elles de choisir un animal tel qu'ils voudraient, qui représenterait Osiris ; auquel on rendrait pendant sa vie les mêmes respects qu'a Osiris et qu'on ensevelirait après sa mort avec les mêmes honneurs. Isis voulant engager les prêtres par des bienfaits extraordinaires à exécuter fidèlement ses intentions, leur donna en propre le tiers de l'Égypte, pour leur entretien et pour les frais des sacrifices. Les prêtres persuadés par les discours et par les dons d'Isis et se ressouvenant des biens qu'ils avaient reçus d'Osiris même, firent tout ce que la Reine souhaitait. C'est pourquoi chaque société sacerdotale se vante jusqu'à ce jour d'avoir le corps d'Osiris, nourrit un animal sacré en sa mémoire et renouvelle les funérailles de ce prince à la mort de cet animal. Cependant les taureaux sacrés et surtout les deux qui s'appellent Apis et Mnevis sont particulièrement en vénération chez les Égyptiens ; parce que ces animaux ont servi plus que tous les autres à celui qu'ils croient avoir trouvé l'usage du blé et à tous ceux qui ont perfectionné l'agriculture.

XII. Mort d'Isis. On lui rend les honneurs divins.

ON dit qu'Isis fit un vœu solennel de garder à la mémoire de son époux la fidélité qu'elle avait gardée à sa personne pendant sa vie. Elle acheva un règne heureux par les lois qu'elle fit observer et par les bienfaits dont elle combla ses peuples. Après sa mort, elle participa aux honneurs divins et son corps fut enseveli à Memphis où l'on montre encore la clôture de son tombeau dans un temple de Vulcain. D'autres soutiennent pourtant que les corps de ces deux divinités ne sont point à Memphis, mais qu'ils ont été posés dans une île du Nil, située auprès des montagnes qui séparent l'Éthiopie de l'Égypte entre des rochers qu'on appelle Phyles et que pour cette raison l'île même s'appelle le Champ Sacré. Ils apportent pour preuve de ce qu'ils avancent le tombeau superbe qui est dressé à Osiris dans cette île, tombeau respecté des prêtres de toute l'Égypte, et remarquable par les trois cent soixante urnes qui l'environnent. Les prêtres du lieu remplissent chaque jour ces urnes de lait et se rangeant à l'entour, ils font des lamentations et prononcent le nom de ces dieux. Il n'est permis qu'aux prêtres d'entrer dans cette île ; et tous les peuples de la Thébaïde, qui sont les plus anciens de l'Égypte, regardent comme inviolable le serment qui se fait en attestant le tombeau d'Osiris aux rochers de Phyles. A l'égard de cette partie du corps d'Osiris qu'Isis ne put retrouver, on dit que Typhon l'avait jetée dans la mer, parce qu'aucun de ses complices n'avait voulu s'en charger qu'Isis néanmoins en ayant fait faire une représentation la fit honorer comme les autres et lui attribua même un culte et des sacrifices particuliers de la part des initiés. De là vient que les Grecs qui ont emprunté des Égyptiens les mystères et les orgies de Bacchus ont une idole semblable qu'ils nomment Phallus, au sujet de laquelle leurs initiés font de grandes cérémonies dans les fêtes de ce dieu.

XIII. Erreur des Grecs sur divers héros Égyptiens qu'ils s'attribuent.

ON prétend qu'il s'est écoulé plus de dix mille ans depuis Osiris et Isis jusque au règne d'Alexandre qui a bâti en Égypte la ville qui porte son nom. D'autres écrivent qu'il y en a près de vingt-trois mille. Au reste ceux qui croient qu'Osiris est né à Thèbes en Béotie, de Jupiter et de Sémélé, sont dans une erreur dont voici l'origine. Orphée étant allé en Égypte fut initié aux mystères d'Osiris ; et comme il était fort uni avec les descendants de Cadmus fondateur de Thèbes en Béotie, il résolut pour leur faire plaisir de transporter en cette ville de la Grè

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