DIODORE DE CICILE KEMET EGYPTE LIVRE 3

DIODORE DE SICILE

LIVRE 3

179 Livre III

Des Éthiopiens habitant au delà de la Libye ; de leurs traditions anciennes. - Des mines d'or, situées sur les confins de l'Egypte ; exploitation de l'or. - Des peuplades qui habitent le littoral du golfe Arabique et toute la côte de l'Océan jusqu'à l'Inde ; de leurs moeurs et des particularités tout à fait étranges et incroyables qu'on en raconte. - Histoire primitive de la Libye, des Gorgones, des Amazones, d'Amnon et d'Atlas. - Des récits fabuleux sur Nysa ; des Titans, de Bacchus et de la mère des dieux.

I. Le premier des deux livres précédents contient l'histoire des anciens rois d'Égypte, les traditions religieuses de ce pays, les particularités du Nil, la description des fruits et des divers animaux qui s'y trouvent, la topographie de l'Égypte avec les coutumes et les lois de ses habitants ; le second livre traite de l'Asie, de l'histoire des Assyriens, de la naissance et du pouvoir de Sémiramis, de la fondation de Babylone et de beaucoup d'autres villes ; de l'expédition de Sémiramis dans l'Inde ; ensuite nous avons parlé des Chaldéens et de leurs connaissances astrologiques, de l'Arabie et des productions singulières que ce pays renferme, de l'empire des Scythes, des Amazones, enfin des Hyperboréens. Conformément au plan que nous nous sommes tracé, nous allons maintenant parler des Éthiopiens, des Libyens et des Atlantides.

II. On soutient que les Éthiopiens sont les premiers de tous les hommes, et que les preuves en sont évidentes. D'abord, tout le monde étant à peu près d'accord qu'ils ne sont pas venus de l'étranger, et qu'ils sont nés dans le pays même, on peut, à juste titre, les appeler Autochtones ; ensuite il paraît manifeste pour tous que les hommes qui habitent le Midi sont 180 probablement sortis les premiers du sein de la terre. Car la chaleur du soleil séchant la terre humide et la rendant propre à la génération des animaux, il est vraisemblable que la région la plus voisine du soleil a été la première peuplée d'êtres vivants (01). On prétend aussi que les Éthiopiens ont les premiers enseigné aux hommes à vénérer les dieux, à leur offrir des sacrifices, à faire des pompes, des solennités sacrées et d'autres cérémonies, par lesquelles les hommes pratiquent le culte divin. Aussi sont-ils partout célèbres pour leur piété ; et leurs sacrifices paraissent être les plus agréables à la divinité. A l'appui de cela nous avons le témoignage du poète presque le plus ancien et le plus admiré des Grecs, qui nous représente, dans son Iliade, Jupiter et les autres immortels se rendant en Éthiopie pour recevoir les offrandes et les festins que les Éthiopiens leur offrent tous les ans : «Jupiter a traversé hier l'Océan pour se rendre chez les braves Éthiopiens qui lui prépaient un festin. Tous les dieux le suivaient (02)».

On remarque que les Éthiopiens ont recueilli, de la part des dieux, la récompense de leur piété, en n'ayant jamais essuyé le joug d'aucun despote étranger. En effet, de tout temps ils ont conservé leur liberté ; et, grâce à leur union, ils n'ont jamais été soumis par les souverains qui ont marché contre eux, et dont aucun n'a réussi dans son entreprise.

III. Cambyse, qui avait tenté une expédition en Éthiopie, y perdit toute son armée, et courut lui-même les plus grands dangers. Sémiramis, si renommée par la grandeur de ses entreprises et de ses exploits, à peine s'était-elle avancée dans l'Éthiopie qu'elle abandonna aussitôt le projet de faire la guerre aux habitants de ce pays. Hercule et Bacchus, en parcourant toute la terre, ont épargné les seuls Éthiopiens, habitant au-dessus de l'Égypte, par égard à la piété de cette nation, en même temps qu'à cause de la difficulté de l'entreprise. Les Éthiopiens disent que les Égyptiens descendent d'une de leurs colonies, qui fut conduite en 181 Égypte par Osiris ; et ils ajoutent que ce pays n'était, au commencement du monde, qu'une mer ; mais qu'ensuite le Nil, charriant dans ses crues le limon emporté de l'Éthiopie, a peu à peu formé des atterrissements. S'appuyant sur ce qui se passe aux embouchures du Nil, ils démontrent clairement que toute l'Égypte est l'ouvrage de ce fleuve : tous les ans le terrain est exhaussé par l'apport du limon, et le sol s'agrandit aux dépens de la mer (03). Ils disent, en outre, que la plupart des coutumes égyptiennes sont d'origine éthiopienne, en tant que les colonies conservent les traditions de la métropole ; que le respect pour les rois, considérés comme des dieux, le rite des funérailles et beaucoup d'autres usages, sont des institutions éthiopiennes ; enfin, que les types de la sculpture et les caractères de l'écriture sont également empruntés aux Éthiopiens. Les Égyptiens ont en effet deux sortes d'écritures particulières, l'une, appelée vulgaire, qui est apprise par tout le monde ; l'autre, appelée sacrée, connue des prêtres seuls, et qui leur est enseignée de père en fils, parmi les choses secrètes. Or, les Éthiopiens font indifféremment usage de l'une et de l'autre écriture. L'ordre des prêtres est, chez les deux nations, établi sur les mêmes bases. Ceux qui sont voués au culte des dieux font les mêmes purifications ; ils se rasent et sont vêtus de la même façon, et ils portent tous un sceptre en forme de charrue. Les rois des deux nations portent aussi un sceptre semblable ; ils ont de plus sur la tête un bonnet long, ombiliqué au sommet (04), et entouré de ces serpents que l'on nomme aspics. Cet ornement semble indiquer que quiconque ose commettre un attentat contre le roi est condamné à des morsures mortelles. Les Éthiopiens allèguent encore beaucoup d'autres preuves de leur antiquité et de leur colonie égyptienne ; mais nous pouvons nous dispenser de les rapporter.

182 IV. Afin de ne rien omettre de ce qui peut intéresser l'histoire ancienne, disons maintenant un mot des caractères éthiopiens, appelés hiéroglyphiques par les Égyptiens. Ces caractères ressemblent les uns à diverses espèces d'animaux, les autres aux membres du corps humain, d'autres enfin, à des instruments mécaniques. Aussi, le sens de leur écriture n'est-il pas le résultat d'une réunion de syllabes ; mais il ressort de la signification métaphorique des objets tracés, signification que l'exercice grave dans la mémoire. Ainsi, ils dessinent un épervier, un crocodile, un serpent ou quelque partie du corps, telle qu'un oeil, une main, un visage et d'autres objets semblables. Or, ils entendent par épervier tout ce qui se fait promptement, parce que cet oiseau a le vol à peu près le plus rapide ; ceci s'applique, dans un sens métaphorique, à un mouvement rapide et à tout ce qui s'y rapporte ; ces choses se comprennent aussi bien que si elles étaient exprimées de vive voix. Le crocodile signifie tout ce qui a trait à la méchanceté ; l'oeil est le gardien de la justice et la sentinelle du corps. Parmi les membres, la main droite ouverte, avec les doigts étendus, représente le besoin d'acquérir ; la main gauche fermée, la conservation et la garde des biens. Il en est de même des autres parties du corps, des instruments mécaniques ou de tout autre objet. En s'appliquant ainsi à découvrir la signification cachée de ces formes, et en exerçant leur intelligence et leur mémoire par une étude longtemps continuée, ils arrivent à lire couramment tout ce qui est ainsi écrit.

V. Les Éthiopiens ont plusieurs coutumes fort différentes de celles des autres nations, particulièrement en ce qui regarde l'élection des rois. Les prêtres choisissent les membres les plus distingués de leur classe, et celui qui est touché par l'image du dieu, portée en procession solennelle, est aussitôt proclamé roi par le peuple, qui l'adore et le vénère comme un dieu, comme s'il tenait la souveraineté d'une providence divine. Le nouveau roi se soumet au régime prescrit par les lois, et suit en général les usages héréditaires ; il ne peut distribuer de 183 bienfait ni infliger de châtiment que selon les règles établies primitivement. Il lui est défendu de mettre à mort aucun de ses sujets, il ne peut pas même punir l'accusé qui mérite la peine capitale. Dans ce dernier cas, il se borne à envoyer un de ses serviteurs, avec un certain emblème de mort, pour annoncer au criminel la sentence qui le frappe. Dès que le criminel aperçoit cet emblème, il entre dans sa maison et s'ôte lui-même la vie (05) ; il n'est point permis de s'enfuir à l'étranger, et le bannissement, peine si commune chez les Grecs, est défendu. On raconte à ce sujet, qu'un jour un condamné, voyant arriver chez lui le porte-mort envoyé par le roi, voulut se sauver en Ethiopies ; mais que sa mère, s'en étant aperçue, passa sa ceinture au cou de son fils, qui se laissa étrangler sans oser y opposer la moindre résistance : il s'était, au contraire, laissé patiemment serrer la gorge jusqu'à ce que la mort s'ensuivît, afin de ne pas imprimer au nom de sa famille une tache d'infamie trop grande.

VI. De toutes les coutumes, la plus singulière est celle qui se pratique à la mort des rois. A Méroé, les prêtes chargés du culte divin exercent l'autorité la plus absolue, puisqu'ils peuvent, si l'idée leur vient dans l'esprit, dépêcher au roi un messager et lui ordonner de mourir. Ils déclarent alors que telle est la volonté des dieux, et que de faibles humains ne doivent point mépriser les ordres des immortels. Ils font entendre encore d'autres raisons qu'un esprit simple accueille toujours avec confiance, élevé qu'il est dans les vieilles traditions dont il ne peut s'affranchir, et ne trouvant aucune objection contre des ordres si arbitraires. C'est ainsi que dans les siècles précédents les rois ont été soumis aux prêtres, non par la force des armes, mais par l'influence de craintes superstitieuses. Mais, sous le règne du second des Ptolémées, Ergamène, roi des Éthiopiens, élevé à l'école des Grecs et instruit dans la philosophie, osa le premier braver ces préjugés. Prenant une résolution digne d'un 184 roi, il pénétra avec ses soldats dans le sanctuaire du temple d'or des Éthiopiens et massacra tous les prêtres. Après avoir aboli une coutume absurde, il gouverna le pays selon sa volonté.

VII. Les amis du roi suivent une coutume qui, malgré son étrangeté, existe, dit-on, encore aujourd'hui. Lorsque le roi a perdu un membre du corps par un accident quelconque, tous ses familiers se privent volontairement du même membre ; car ils regardent comme une chose honteuse que, le roi étant par exemple boiteux, ses courtisans puissent marcher droit, et que tous, quand il sort, ne puissent pas le suivre en boitant ; enfin, il leur paraît inconvenant de ne pas partager avec le roi les incommodités corporelles, puisque la véritable amitié consiste à mettre en commun tous les biens ainsi que tous les maux, et surtout les maux physiques. Il est aussi d'usage qu'à la mort du roi tous ses amis se laissent mourir volontairement : ils croient par là donner des témoignages glorieux de leur affection sincère. Il n'est donc pas facile d'attenter, chez les Éthiopiens, aux jours du roi ; car le roi et ses amis ont tous un égal intérêt à veiller à sa sûreté. Telles sont les lois et les coutumes des Éthiopiens qui habitent la métropole (06), l'île de Méroé et la partie de l'Ethiopies voisine de l'Égypte.

VIII. Il existe encore beaucoup d'autres tribus éthiopiennes, dont les unes habitent les deux rives du Nil et les îles formées par ce fleuve, les autres occupent les confins de l'Arabie, et d'autres vivent dans l'intérieur de la Libye. Presque tous ces Éthiopiens, et surtout ceux qui sont établis sur les rives du Nil, ont la peau noire, le nez épaté et les cheveux crépus (07); leurs moeurs sont très sauvages et féroces comme celles des bêtes auxquelles ils ressemblent, non pas tant par leur caractère, que par leurs habitudes. Leur corps est sale et leurs ongles très longs comme ceux des animaux ; ils sont étrangers aux sentiments d'humanité ; quand ils parlent, ils ne font entendre qu'un son de voix aigu ; enfin 185 ils ne cherchent point à se civiliser comme les autres nations ; leurs moeurs diffèrent entièrement des nôtres. Ils ont pour armes des boucliers en cuir de boeuf, des piques courtes, des lances recourbées ; quelquefois ils se servent d'arcs de bois de quatre coudées de long, qu'ils bandent avec le pied ; après que toutes les flèches sont lancées, ils combattent avec des massues de bois. Ils font aussi porter les armes aux femmes, qui sont obligées de servir pendant un certain temps ; la plupart d'entre elles portent ordinairement un anneau de cuivre passé dans une des lèvres de la bouche. Quelques-uns de ces Éthiopiens vont tout nus ; seulement, pour se garantir des chaleurs, ils se servent des premiers objets qui tombent sous leur main ; les uns coupent aux moutons les queues avec lesquelles ils se cachent les hanches en les laissant pendre par-devant pour cacher les parties sexuelles, d'autres emploient pour cela les peaux de leurs bestiaux ; il y en a qui s'enveloppent le milieu du corps de ceintures faites de cheveux tressés, la nature du pays ne permettant pas aux brebis d'avoir de la laine. Quant à la nourriture, les uns vivent d'un fruit aquatique qui croît naturellement autour des étangs et dans les endroits marécageux ; les autres cueillent les sommités les plus tendres des végétaux qui leur donnent pendant les fortes chaleurs un ombrage rafraîchissant ; d'autres sèment du sésame et du lotus ; il y en a qui se nourrissent des racines les plus tendres des roseaux. Comme beaucoup d'entre eux sont exercés à manier l'arc, ils tirent un grand nombre d'oiseaux dont la chasse leur procure d'abondants aliments ; mais la plupart vivent de la chair, du lait et du fromage de leurs troupeaux.

IX. Les Éthiopiens qui habitent au-dessus de Méroé ont deux opinions différentes à l'égard des dieux. Ils disent que les uns, comme le Soleil, la Lune et le Monde, sont d'une nature éternelle et indestructible ; que les autres, ayant reçu en partage une nature mortelle, ont acquis les honneurs divins par leurs vertus et leurs bienfaits. C'est ainsi qu'ils vénèrent Isis, Pan, Hercule et Jupiter, qu'ils regardent comme ayant été les plus grands bienfaiteurs du genre humain. Cependant un petit nombre d'Éthio- 186 piens n'admettent aucunement l'existence des dieux, et maudissant le soleil comme leur plus grand ennemi, ils se retirent, au lever de cet astre, dans des marécages. Leurs coutumes concernant les morts sont fort étranges. Les uns jettent les corps dans le fleuve, pensant que c'est là le mode de sépulture le plus distingué ; les autres les entourent de verre, et les gardent dans leurs demeures, dans la conviction que les morts ne doivent pas être inconnus à leurs parents, et que ces derniers ne doivent pas oublier la mémoire des membres de leur famille ; d'autres renferment les morts dans des cercueils de terre cuite et les enterrent alentour des temples ; le serment prononcé sur ces tombeaux est pour eux le plus solennel. Ils défèrent la royauté, tantôt aux hommes les plus beaux, dans la croyance que la royauté et la beauté sont toutes deux des dons de la fortune, tantôt à ceux qui élèvent avec le plus de soin les troupeaux, parce qu'ils les supposent les plus aptes à garder leurs sujets. Ailleurs, ils choisissent pour roi le plus riche, dans la pensée qu'il sera le plus en état de secourir ses peuples. D'autres, enfin, confient le pouvoir suprême aux plus courageux, parce qu'ils n'estiment connue dignes de commander que ceux qui ont acquis le plus de gloire à la guerre (08).

X. Il existe aux environs du Nil, dans la Libye, un endroit très beau, qui produit avec profusion et variété tout ce qui sert à l'entretien de l'homme ; et on y trouve, dans les marais, un refuge contre les chaleurs excessives. Aussi les Libyens et les Éthiopiens sont-ils continuellement en guerre, pour se disputer ce terrain. On y voit une multitude d'éléphants qui, selon quelques historiens, descendent des hautes régions, attirés par la richesse des pâturages. En effet, des deux côtés du fleuve s'étendent d'immenses prairies, riches en herbes de toute espèce. Quand une fois l'éléphant a goûté des joncs et des roseaux qui s'y trouvent, retenu par une si douce pâture, il y fixe son séjour et détruit les récoltes des 187 habitants qui, pour cette raison, mènent une vie de nomades, vivent sous des tentes, et établissent leur patrie là où ils se trouvent bien. Chassés par la faim, les éléphants abandonnent par troupeaux l'intérieur du pays ; car le soleil y brûle la végétation, dessèche les sources et les rivières, de sorte que les vivres et l'eau sont très rares. On raconte qu'il y a dans une contrée, appelée sauvage, des serpents d'une grandeur prodigieuse, qui attaquent les éléphants autour des confluents des eaux. Ces reptiles s'élancent vigoureusement sur l'éléphant, enlacent de leurs replis ses jambes, et le serrent avec force, en l'enveloppant dans leurs spires, jusqu'à ce que l'animal tombe de tout son poids, épuisé et couvert d'écume. Après cela, les serpents se rassemblent autour de la victime et l'avalent (09) : ils s'en emparent aisément, parce que l'éléphant se meut difficilement. Mais, lorsqu'ils ont par hasard manqué leur proie, ils ne poursuivent pas les traces de l'éléphant sur les bords du fleuve, et recherchent leur nourriture ordinaire. On en donne pour raison que ces immenses reptiles évitent les pays plats et se tiennent au pied des montagnes dans des crevasses ou des cavernes profondes, et qu'ils quittent rarement ces retraites convenables et habituelles ; car la nature enseigne à tous les animaux les moyens de leur conservation. Voilà ce que nous avions à dire des Éthiopiens et du pays qu'ils XI. Avant de reprendre notre sujet, il sera nécessaire de donner un aperçu des nombreux historiens qui ont traité de l'Egypte et de l'Ethiopie. Parmi ces historiens, les uns ont ajouté foi à de fausses traditions ; les autres, ayant forgé des fables à plaisir, ne méritent, avec raison, aucune foi. Cependant Agatharchide de Cnide, dans le second livre de son histoire de l'Asie (10), le géographe Artémidore d'Ephèse, dans le huitième livre de son ouvrage, et quelques autres écrivains qui ont 188 habité l'Egypte, et qui ont rapporté la plupart des détails précédents, ont presque toujours rencontré juste. Enfin, nous-même, pendant notre voyage en Egypte, nous avons eu des relations avec beaucoup de prêtres, et nous nous sommes entretenus avec un grand nombre d'envoyés éthiopiens. Après avoir soigneusement recueilli ce que nous avons appris de cette manière, et compulsé les récits des historiens, nous n'avons admis dans notre narration que les faits généralement avérés. Nous avons ainsi fait suffisamment connaître ce qui concerne les Éthiopiens qui habitent à l'occident ; nous allons parler maintenant de ceux qui demeurent au midi et sur les bords de la mer Rouge, après que nous aurons donné quelques détails sur l'exploitation de l'or qui existe dans ces contrées.

XII. A l'extrémité de l'Egypte, entre les confins de l'Arabie et de l'Ethiopie, se trouve un endroit riche en mines d'or, d'où l'on tire ce métal à force de bras, par un travail pénible et à grands frais. C'est un minerai noir, marqué de veines blanches et de taches resplendissantes. Ceux qui dirigent les travaux de ces mines emploient un très grand nombre d'ouvriers, qui tous sont ou des criminels condamnés, ou des prisonniers de guerre et même des hommes poursuivis pour de fausses accusations et incarcérés par animosité ; les rois d'Egypte forcent tous ces malheureux, et quelquefois même tous leurs parents, à travailler dans les mines d'or ; ils réalisent ainsi la punition des condamnés, tout en retirant de grands revenus du fruit de leurs travaux. Ces malheureux, tous enchaînés, travaillent jour et nuit sans relâche, privés de tout espoir de fuir, sous la surveillance de soldats étrangers parlant des langues différentes de l'idiome du pays, afin qu'ils ne puissent être gagnés ni par des promesses ni par des prières.

La roche qui renferme l'or étant très compacte, on la rend cassante à l'aide d'un grand feu, et on la travaille ensuite des mains ; lorsque le minerai, devenu ainsi friable, est susceptible de céder à un effort modéré, des milliers de ces misérables le brisent avec des outils de fer, qui servent à tailler les 189 pierres. Celui qui reconnaît la veine d'or se place à la tête des ouvriers et leur désigne l'endroit à fouiller. Les plus robustes des malheureux condamnés sont occupés à briser le silex avec des coins de fer, en employant pour ce travail, non les moyens de l'art, mais la force de leurs bras ; les galeries qu'ils pratiquent de cette façon ne sont pas droites, mais vont dans la direction du filon métallique ; et comme, dans ces sinuosités souterraines, les travailleurs se trouvent dans l'obscurité, ils portent des flambeaux attachés au front. Changeant souvent la position de leur corps, suivant les qualités de la roche, ils font tomber sur le sol les fragments qu'ils détachent. Ils travaillent ainsi sans relâche sous les yeux d'un surveillant cruel qui les accable de coups.

XIII. Des enfants encore impubères pénètrent, par les galeries souterraines, jusque dans les cavités des rochers, ramassent péniblement les fragments de minerai détachés et les portent au dehors, à l'entrée de la galerie. D'autres ouvriers, âgés de plus de trente ans, prennent une certaine mesure de ces fragments et les broient dans des mortiers de pierre avec des pilons de fer, de manière à les réduire à la grosseur d'une orobe (11). Le minerai ainsi pilé est pris par des femmes et des vieillards qui le mettent dans une rangée de meules, et, se plaçant deux ou trois à chaque manivelle, ils réduisent par la mouture chaque mesure de minerai pilé en une poudre aussi fine que la farine. Tout le monde est saisi de commisération à l'aspect de ces malheureux qui se livrent à ces travaux pénibles, sans avoir autour du corps la moindre étoffe qui cache leur nudité. On ne fait grâce ni à l'infirme, ni à l'estropié, ni au vieillard débile, ni à la femme malade. On les force tous au travail à coups redoublés, jusqu'à ce qu'épuisés de fatigues ils expirent à la peine. C'est pourquoi ces infortunés, ployant sous les maux du présent, sans espérance de l'avenir, attendent avec joie la mort, qui leur est préférable à la vie.

XIV. Enfin, les mineurs ramassent le minerai ainsi moulu et  190 mettent la dernière main au travail ; ils l'étendent d'abord sur des planches larges et un peu inclinées ; puis ils y font arriver un courant d'eau qui entraîne les matières terreuses, tandis que l'or, plus pesant, reste. Ils répètent plusieurs fois cette opération, frottent la matière légèrement entre les mains, et, en l'essuyant mollement avec des éponges fines, ils achèvent d'enlever les impuretés jusqu'à ce que la poudre d'or devienne nette et brillante. D'antres ouvriers reçoivent un poids déterminé de cette poudre et la jettent dans des vases de terre ; ils y ajoutent du plomb, en proportion du minerai, avec quelques grains de sel, on peu d'étain et du son d'orge. Après quoi, ils recouvrent les vases d'un couvercle qu'ils lutent exactement et les exposent à un feu de fourneau pendant cinq jours et cinq nuits, sans discontinuer. Ils les retirent ensuite du feu et les laissent refroidir en les découvrant ils n'y trouvent autre chose que l'or devenu très pur et ayant un peu perdu de son poids ; toutes les autres matières ont disparu (12).

Tel est le mode d'exploitation des mines d'or situées sur les confins de l'Egypte. Ces immenses travaux nous font comprendre que l'or s'obtient difficilement, que sa conservation exige de grands soins et que son usage est mêlé de plaisirs et de peines. Au reste, la découverte de ces mines est très ancienne et nous vient des premiers rois.

Nous allons maintenant parler des peuples qui habitent les bords du golfe Arabique, la Troglodytique et l'Ethiopie méridionale.

XV. Nous dirons d'abord un mot des Ichthyophages qui peuplent tout le littoral, depuis la Carmanie et la Gédrosie jusqu'à l'extrémité la plus reculée du golfe Arabique. Ce golfe s'étend dans l'intérieur des terres à une très grande distance ; il est resserré à son entrée par deux continents, dont l'un est l'Arabie Heureuse, et l'autre la Troglodytique. Quelques-uns de ces Barbares 191 vivent absolument nus ; ils ont en commun leurs troupeaux ainsi que leurs femmes et leurs enfants, n'éprouvant d'autres sensations que celles du plaisir et de la douleur ; ils n'ont aucune idée de l'honnête et du beau : leurs habitations sont établies dans le voisinage de la mer, dans des rochers remplis de cavernes, de précipices et de défilés, communiquant entre eux par des passages tortueux. Ils ont tiré parti de ces dispositions de la côte, en fermant avec des quartiers de roche toutes les issues de leurs cavernes, dans lesquelles les poissons sont pris compte dans un filet. Car à la marée montante, qui arrixe deux fois par jour, ordinairement à la troisième et à la neuvième heure, la mer recouvre tous les rochers de la côte, et les flots portent avec eux une immense quantité de poissons de toute espèce qui s'arrêtent sur le rivage, et s'engagent dans les cavités des rochers où ils sont attirés par l'appât de la nourriture. Mais au moment de la marée basse, lorsque l'eau se retire des interstices et des crevasses des pierres, les poissons y restent emprisonnés. Alors tous les habitants se rassemblent sur le rivage avec leurs femmes et leurs enfants comme s'ils étaient appelés par un ordre émané d'un seul chef ; se divisant ensuite en plusieurs bandes, chacun court vers l'espace qui lui appartient, en poussant de grands cris, comme les chasseurs lorsqu'ils aperçoivent leur proie. Les femmes et les enfants prennent les poissons les plus petits et les plus proches du bord, et les jettent sur le sable les individus plus robustes se saisissent des poissons plus grands. La vague rejette non seulement des homards, des murènes et des chiens de mer, mais encore des phoques et beaucoup d'autres animaux étranges et inconnus. Ignorant la fabrication des armes, les habitants les tuent avec des cornes de boucs aiguës, et les coupent en morceaux avec des pierres tranchantes. C'est ainsi que le besoin est le premier maître de l'homme ; il lui enseigne à tirer de toutes les circonstances le meilleur parti.

XVI. Quand ils ont ramassé une assez grande quantité de poissons, ils les emportent, et les font griller sur des pierres exposées au soleil. La chaleur est si excessive qu'ils les retournent 192 après un court intervalle, et les prenant ensuite par la queue, ils en secouent les chairs qui, amollies par le soleil, se détachent facilement des arêtes. Ces dernières, jetées en un grand tas, sont réservées à des usages dont nous parlerons plus loin. Quant aux chairs ainsi détachées, ils les mettent sur une pierre lisse, les foulent sous les pieds pendant un temps suffisant, en y mêlant le fruit du paliurus (13). Ils forment une pâte colorée avec ce fruit, qui paraît en même temps servir d'assaisonnement ; enfin, ils font de cette pâte bien pétrie des gâteaux sous forme de briques oblongues, qu'ils font convenablement sécher au soleil. Ils prennent leurs repas en mangeant de ces gâteaux, non pas en proportion déterminée par le poids ou la mesure, mais autant que chacun en veut, n'ayant dans leurs jouissances d'autres mesures que celles de l'appétit naturel. Leurs provisions se trouvent toujours toutes prêtes, et Neptune leur tient lieu de Cérès. Cependant il arrive quelquefois que la mer rouie ses flots sur les bords qu'elle couvre pendant plusieurs jours, en sorte que personne ne peut en approcher. Comme ils manquent alors de vivres, ils commencent par ramasser des coquillages dont quelques-uns pèsent jusqu'à quatre mines (14) ; ils en cassent la coquille avec de grosses pierres et mangent la chair crue, d'un goût semblable à celle des huîtres. Ainsi, lorsque la continuité des vents fait enfler la mer pendant longtemps et s'oppose à la pêche ordinaire, les habitants ont, comme nous venons de le dire, recours aux coquillages. Mais, lorsque cette nourriture vient à manquer, ils ont recours aux arêtes amoncelées ; ils choisissent les plus succulentes, les divisent dans leurs articulations et les écrasent sous leurs dents ; quant à celles qui sont trop dures, ils les broient préalablement avec des pierres et les mangent comme des bêtes féroces dans leurs tanières. C'est ainsi qu'ils savent se ménager une provision d'aliments secs.

XVII. Les Ichthyophages tirent de la mer des avantages extraordinaires et incroyables. Ils se livrent à la pêche quatre  193 jours de suite, et passent leur temps dans de joyeux festins, en s'égayant par des chants sans rythme. Puis, pour perpétuer leur race, ils vent se joindre aux premières femmes que le hasard leur offre ; ils sont libres de tout souci, pu isque leur nourriture est toujours toute prête. Le cinquième jour, ils vont tous ensemble boire au pied des montagnes. Ils trouvent là des sources d'eau douce, où les nomades abreuvent leurs troupeaux. Leur marche ressemble à celle d'un troupeau de boeufs ; ils font entendre des cris inarticulés, un bruit de voix confus. Les mères portent sur leurs bras les enfants encore à la mamelle, et les pères, ceux qui sont sevrés ; tandis que les enfants ayant plus de cinq ans accompagnent leurs parents en courant et en jouant, et se fout de ce voyage une fête de réjouissance. Car la nature qui n'est pas encore pervertie, place le souverain bien dans la satisfaction des besoins physiques, et ne songe pas aux plaisirs recherchés. Quand ils sont arrivés aux abreuvoirs des nomades, ils se remplissent le ventre de boisson tellement qu'ils ont de la peine à se traîner. Pendant toute cette journée ils ne mangent rien ; chacun se couche par terre, tout repu, suffocant de plénitude et tout semblable à un homme ivre. Le lendemain ils retournent manger du poisson et continuent ce régime périodique pendant toute leur vie. Les Ichthyophages qui habitent les étroites vallées du littoral, et qui mènent ce genre de vie sont, grâce à la simplicité de leur nourriture, rarement atteints de maladies ; cependant ils vivent moins longtemps que nous.

XVIII. Quant aux Ichthyophages qui demeurent sur le littoral en dehors du golfe Arabique, leurs habitudes sont beaucoup plus singulières. Ils n'éprouvent pas le besoin de boire, et n'ont naturellement aucune passion. Relégués par le sort dans un désert, loin des pays habités, ils pourvoient à leur subsistance par la pêche et ne cherchent pas d'aliment liquide. Ils mangent le poisson frais et presque cru, sans que cette nourriture leur ait donné l'envie ou même l'idée de se procurer une boisson. Contents du genre de vie que le sort leur a départi, ils s'estiment heureux 194 d'être au-dessus des tourments du besoin. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'ils sont d'une si grande insensibilité qu'ils surpassent, sous ce rapport, tous les hommes, et que la chose paraît presque incroyable. Cependant, plusieurs marchands d'Egypte qui, naviguant à travers la mer Rouge, abordent encore aujourd'hui le pays des Ichthyophages, s'accordent avec notre récit concernant ces hommes apathiques. Ptolémée, troisième du nom, aimant passionnément la chasse des éléphants, qui se trouvent dans ce pays, dépêcha un de ses amis, nommé Simmias, pour explorer la contrée. Muni de tout ce qui était nécessaire pour ce voyage, Simmias explora tout le pays littoral, ainsi que nous l'apprend l'historien Agatharchide de Cnide. Cet historien raconte, entre autres, que cette peuplade d'Éthiopiens apathiques ne fait aucunement usage de boissons, par les raisons que nous avons déjà indiquées. Il ajoute que ces hommes ne se montrent point disposés à s'entretenir avec les navigateurs étrangers, dont l'aspect ne produit sur eux aucun mouvement de surprise ; ils s'en soucient aussi peu que si ces navigateurs n'existaient pas. Ils ne s'enfuyaient point à la vue d'une épée nue et supportaient sans s'irriter les insultes et les coups qu'ils recevaient. La foule n'était point émue de compassion et voyait égorger sous ses yeux les enfants et les femmes sans manifester aucun signe de colère ou de pitié ; soumis aux plus cruels traitements, ils restaient calmes, regardant ce qui se faisait avec des regards impassibles et inclinant la tête à chaque insulte qu'ils recevaient. Ou dit aussi qu'ils ne parlent aucune langue et qu'ils demandent par des signes de la main ce dont ils ont besoin. Mais la chose la plus étrange, c'est que les phoques vivent avec eux familièrement et font la pêche en commun, comme le feraient les autres hommes, se confiant réciproquement le soin de leur retraite et de leur progéniture. Ces deux races si distinctes d'êtres vivants passent leur vie en paix et dans la plus grande harmonie. Tel est le genre de vie singulier qui, soit habitude, soit nécessité, se conserve de temps immémorial chez ces espèces de créatures.

XIX. Les habitations de ces peuplades diffèrent de celles des  195 Ichthyophages ; elles sont accommodées à la nature de la localité. Les uns vivent dans des cavernes exposées surtout au nord, dans lesquelles ils sont rafraîchis par une ombre épaisse et par le souffle des vents. Les cavernes exposées au midi étant aussi chaudes que des fours, sont tout à fait inhabitables en raison de cet excès de chaleur. Ceux qui sont privés de grottes situées au nord, amassent les côtes des cétacés rejetés par la mer ; quand ils ont recueilli une quantité suffisante de ces côtes, ils les arc-boutent les unes contre les autres, de manière que la face convexe regarde au dehors, et ils garnissent les interstices avec des herbes marines. Ils se soustraient sous cet abri au plus fort de la chaleur, le besoin les renflant industrieux. Les Ichthyophages ont une troisième sorte d'asile : il croît dans ces parages beaucoup d'oliviers dont les racines sont arrosées par la mer et qui portent un feuillage épais ainsi qu'un fruit semblable à une châtaigne ; en entrelaçant les branches de ces arbres, ils se procurent un ombrage sous lequel ils établissent leurs demeures. Ces Ichthyophages profitent ainsi tout à la fois des avantages de la terre et de la mer ; l'ombre du feuillage les préserve du soleil et les flots de la mer tempèrent la chaleur du climat en même temps que le souffle de vents rafraîchissants invite le corps au repos. Il nous reste à dire que les Ichthyophages ont un quatrième mode d'habitation : il s'est formé, par la suite des temps, des amas d'algues marines, hauts comme des montagnes et qui, par l'action combinée et continuelle de la mer et du soleil, deviennent compactes et se consolident par le sable qui leur sert de ciment. Ils y creusent des terriers de la hauteur d'un homme, dont la partie supérieure est disposée en forme de toit et la partie inférieure percée de cavités oblongues qui communiquent entre elles. Ils y jouissent de la fraîcheur et se reposent tranquillement jusqu'au moment de la marée montante ; ils s'élancent alors de leurs retraites pour se livrer à la pêche. Lorsque les eaux se retirent, ils se réfugient de nouveau dans leurs terriers pour se régaler des poissons qu'ils ont pris. Leurs funérailles consistent à laisser les corps exposés sur le rivage pendant le reflux, et à 196 les jeter dans la mer pendant la marée haute. Ils servent ainsi eux-mêmes de pâture aux poissons dont ils se nourrissent ; et cet usage y existe de tout temps.

XX. Il y a une race d'Ichthyophages dont l'existence dans les lieux qu'ils habitent est un véritable problème. Ils sont établis dans des précipices où jamais homme n'a pu pénétrer ; ces précipices sont fermés par des rochers taillés à pic et bordés d'escarpements qui rendent tout accès impraticable ; partout ailleurs ils ont pour limites la mer, qu'il est impossible de passer à gué, et les habitants ne se servent pas de bateaux, la navigation leur étant inconnue. Comme il est impossible de se procurer des renseignements sur cette race d'hommes, il me reste à dire qu'ils sont autochthones, qu'ils n'ont point d'origine et existent de tout temps ; cette opinion est professée par quelques physiciens sur toutes les choses qui sont de leur ressort. Mais, quand il s'agit d'objets que notre intelligence ne peut pas atteindre, il arrive infailliblement que ceux qui veulent démontrer beaucoup savent fort peu ; car les paroles peuvent flatter l'oreille sans atteindre la 15 [

XXI. Nous avons maintenant à parler des Éthiopiens nommés Chélonophages (16), de leurs moeurs et de leur manière de vivre. Il y a dans l'Océan une multitude d'îles voisines du continent, petites et basses ; il n'y croît aucun fruit cultivé ou sauvage. La mer n'y est point orageuse ; car ses flots se brisent contre les caps de ces îles, refuge paisible des nombreuses tortues marines qui vivent dans ces parages. Ces animaux passent les nuits dans la haute mer pour y chercher leur nourriture, et les jours ils se rendent dans les eaux qui baignent ces îles, pour dormir au soleil avec leur carapace s'élevant au-dessus de la surface des eaux, de manière à présenter l'aspect de barques renversées ; car ils sont d'une grosseur énorme et peu inférieure à celle d'un très 197 petit bateau pêcheur. Les insulaires s'approchent alors des tortues, doucement, à la nage ; ils attaquent l'animal, de droite et de gauche à la fois, d'un côté pour le retenir fixe, et de l'autre pour le soulever afin de le renverser sur le dos ; ils le maintiennent dans cet état, car autrement il se sauverait, en nageant, dans les profondeurs de la mer. L'un des pêcheurs, attachant une longue corde à la queue de l'animal, gagne la terre à la nage, et tire la tortue après lui, en s'aidant des bras de ses compagnons. Arrivés chez eux, ils font un repas de la chair cachée sous les écailles, après l'avoir fait légèrement griller au soleil. Ils se servent de ces écailles, qui ont la forme d'un bateau, soit pour transporter de l'eau qu'ils vont chercher sur le continent, soit pour construire des espèces de cabanes, en plaçant les carapaces debout et inclinées au sommet. Ainsi, un seul bienfait de la nature en renferme plusieurs autres ; car la tortue fournit à ces insulaires tout à la fois un aliment, un vase, une habitation et un navire.

Non loin de ces îles et sur la côte, on trouve des Barbares qui ont un genre de vivre tout particulier. Ils se nourrissent des cétacés que la mer jette sur les rivages ; c'est un aliment abondant, vu la grosseur de ces animaux. Mais, lorsque cet aliment leur manque, ils sont réduits, par la famine, à se contenter des cartilages des os et des apophyses des côtes. Voilà ce que nous avions à dire des Ichthyophages et de leurs moeurs.

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