DIODORE DE CICILE LIVRE EGYPTE KEMET 1 A 3 COUTUMES ET MEURS ET RELIGIONS

DIODORE DE SICILE

LIVRE  1 A 3 I ET I I ET I I I

TOME PREMIER : LIVRE I

SOMMAIRE. (01)

Préface.

— Croyances des Égyptiens sur l'origine du Monde.

— Dieux fondateurs des villes de l'Égypte.

— Des premiers hommes, et du plus ancien genre de vie.

— Culte des Dieux; construction des temples.

— Topographie de l'Égypte ; le Nil.

— Opinion des anciens philosophes et historiens sur la cause des crues du Nil.

— Premiers rois d'Égypte; leurs exploits.

— Construction des pyramides, comptées au nombre des sept merveilles du Monde.

— Lois et tribunaux.

— Animaux sacrés des Égyptiens.

— Rites observés aux funérailles des Égyptiens.

— Voyageurs grecs qui ont emprunté à l'Égypte des institutions utiles.

I. Tous les hommes doivent de la reconnaissance à ceux qui approfondissent l'histoire universelle et s'efforcent de contribuer, par leurs travaux, au bien général de la société. Livrés à un enseignement utile, ils procurent au lecteur la plus belle expérience des choses humaines, sans lui en faire payer l'apprentissage. L'expérience qu'on acquiert soi-même ne peut être le fruit que de grands labeurs et de beaucoup de souffrances.

Le héros le plus expérimenté , « Qui avait vu bien des 2 villes et appris à connaître bien des hommes, » avait aussi beaucoup souffert (02). Les historiens enseignent la sagesse par le récit des peines et des malheurs d'autrui. Ils essaient de ramener à un même ordre de choses tous les hommes, qui, avec une origine commune, ne sont distingués que par la différence des temps et des lieux. Ils se constituent, en quelque sorte, les ministres de la providence divine  (03), qui soumet à un principe commun la distribution des astres et la nature des hommes, et qui, tournant dans une sphère éternelle, assigne à chacun leur destin. C'est ainsi qu'ils font de leur science un objet de méditation pratique. Il est bon de profiter de l'exemple d'autrui pour redresser ses propres erreurs, et d'avoir pour guide, dans les hasards de la vie , non la recherche de l'avenir, mais la mémoire du passé. Si, dans les conseils, on préfère l'avis des vieillards à celui des jeunes gens, c'est à l'expérience, qui s'acquiert avec les années, qu'il faut attribuer cette préférence ; or, l'histoire, qui nous procure l'enseignement de tant de siècles, n'est-elle pas encore bien au-dessus de l'expérience individuelle ? on peut donc considérer l'histoire comme la science la plus utile dans toutes les circonstances de la vie : elle donne non seulement aux jeunes gens l'intelligence du passé, mais encore elle agrandit celle des vieillards. La connaissance de l'histoire rend de simples particuliers dignes du commandement, et, par la perspective d'une gloire immortelle , elle encourage les chefs à entreprendre les plus belles actions. De plus, par les éloges que l'histoire décerne à ceux qui sont morts pour la patrie, elle rend les citoyens plus ardents à la défendre, et, par la menace d'un opprobre éternel, elle détourne les méchants de leurs mauvais desseins,

II. En perpétuant la mémoire du bien, l'histoire a conduit les uns à fonder des villes, les autres à consolider la société par des 3 lois, d'autres enfin à devenir, par l'invention des sciences et des arts, les bienfaiteurs du genre humain.

Il faut réclamer pour l'histoire une large part dans les éloges accordés aux actions qui contribuent au bonheur général. Incontestablement, elle rend les plus grands services à l'humanité en plaçant les modèles de la vertu en face du vice démasqué. Si la fiction des enfers contribue puissamment à inspirer aux hommes la piété et la justice, quelle influence bienfaisante doivent exercer sur les mœurs et sur la morale les récits véridiques de l'histoire ! La vie d'un homme n'est qu'un moment de l'éternité ; l'homme passe et le temps reste. Ceux qui n'ont rien fait qui soit digne de mémoire meurent avec leur corps et avec tout ce qui se rattachait à leur vie ; tandis que les actes de ceux qui sont arrivés à la gloire par la vertu se perpétuent et revivent dans la bouche de l'histoire; Il est beau, ce me semble, d'échanger une renommée immortelle pour des travaux périssables. Hercule s'est immortalisé par des travaux entrepris au profit du genre humain. Parmi les hommes de bien, les uns ont été mis au rang des héros, les autres ont reçu des honneurs divins; tous ont été célébrés par l'histoire, perpétuant leur mémoire selon le mérite de chacun.

Tandis que les autres monuments deviennent la proie du temps, l'histoire enchaîne, par sa toute-puissance , le temps, qui use tant de choses, et le force en quelque sorte à transmettre ses témoignages à la postérité. Elle contribue aussi au développement de l'éloquence, le plus beau talent de l'homme. C'est par l'éloquence que les Grecs l'emportent sur les Barbares, comme les gens instruits l'emportent sur les ignorants. C'est par le seul secours de la parole qu'un homme peut se rendre maître delà multitude. En général, l'effet d'un discours est déterminé par le pouvoir de l'éloquence. Nous accordons des éloges aux bons citoyens qui, sous ce rapport, se sont élevés au premier rang.

En poursuivant ce sujet, qui se divise en plusieurs parties, nous remarquerons que la poésie est plus agréable qu'utile ; 4 que la législation est appelée à réprimer plutôt qu'à instruire. Parmi les autres genres d'éloquence, les uns ne contribuent en rien à la prospérité publique, les autres sont utiles autant que dangereux; d'autres, enfin, ne font qu'obscurcir la vérité. Transmettant à la postérité ses témoignages ineffaçables, l'histoire, seule, par l'accord des actes avec les paroles, réunit tout ce que les autres connaissances renferment de plus utile. Elle se manifeste dans tout son éclat, en encourageant la justice, en blâmant les méchants, en louant les bons, en offrant de grandes leçons à ceux qui veulent en profiter.

III. La faveur avec laquelle ont été accueillis ceux qui se sont livrés à l'étude de l'histoire nous a engagé à nous vouer à la même carrière. En examinant les travaux de nos prédécesseurs, nous leur avons rendu toute la justice qu'ils méritaient; mais nous avons pensé qu'ils n'avaient pas encore atteint le degré d'utilité et de perfection nécessaire. Car l'utilité de l'histoire réside dans un ensemble de circonstances et de faits très nombreux et très variés ; et pourtant la plupart de ceux qui ont écrit l'histoire ne se sont attachés qu'au récit des guerres particulières d'une nation ou d'une seule cité. Un petit nombre d'entre eux ont essayé de tracer des histoires universelles depuis les temps anciens jusqu'à l'époque où ils écrivaient. Et parmi ceux-ci les uns ont entièrement négligé la chronologie, les autres , ont passé sous silence les faits et gestes des Barbares ; d'autres ont évité, comme un écueil, les temps fabuleux; d'autres enfin n'ont pas pu achever leur œuvre, enlevés au milieu de leur carrière par l'inexorable destin. Aucun d'entre eux n'est encore allé plus loin que l'époque des rois macédoniens ; ceux-là ayant fini leur histoire à Philippe, ceux-ci à Alexandre, et quelques autres aux successeurs de ces rois. Depuis cette époque jusqu'à nos jours il s'est passé bien des événements qu'aucun historiographe n'a encore tenté de rédiger et de mettre en ordre; tous ont reculé devant l'immensité de cette tâche. Aussi le lecteur doit-il renoncer à comprendre et à graver dans sa mémoire les détails historiques et chronologiques consignés dans des ouvrages nombreux et divers.

5 Après avoir réfléchi à tout cela, nous avons jugé à propos d'entreprendre cet ouvrage dans le but d'être utile et le moins fastidieux que possible pour le lecteur. Une histoire universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours est sans doute un travail d'une exécution difficile, mais qui est du plus haut intérêt pour les hommes studieux. Chacun pourra puiser à cette grande source tout ce qui lui paraît le plus utile. Ceux qui veulent s'instruire manquent souvent des moyens de se procurer les livres nécessaires ; de plus, il leur est difficile de démêler les faits véritables dans la multitude et la variété des récits. Une histoire universelle coordonne les faits, en rend la compréhension facile et les met à la portée de tout le monde. En somme, elle est autant au-dessus des histoires particulières que le tout est au-dessus de la partie, que le général est au-dessus du particulier; et, en soumettant les faits à un ordre chronologique, elle est supérieure à tout récit de choses dont la date est inconnue.

IV. Comme l'exécution d'un projet si utile demande beaucoup de travail et de temps, nous y avons employé trente ans. Nous avons parcouru, avec bien des fatigues et bien des risques, une grande partie de l'Asie et de l'Europe, afin de voir de nos propres yeux la plupart des contrées les plus importantes dont nous aurons occasion de parler. Car c'est à l'ignorance des lieux qu'il faut attribuer les erreurs qui sont commises même par les historiens les plus renommés.

Ce qui nous porte à entreprendre cet ouvrage, c'est surtout le désir d'être utile ( désir qui chez tous les hommes mène à bonne fin les choses en apparence les plus difficiles ) ; puis, la facilité avec laquelle nous pouvons nous procurer à Rome tout ce qui peut contribuer à la réalisation de ce projet. En effet, cette ville dont l'empire s'étend jusqu'aux confins du monde nous a fourni de grandes facilités, à nous qui y avons séjourné pendant un temps assez long. Natif d'Argyre, en Sicile, et ayant acquis une grande connaissance de la langue latine, à cause des rapports intimes et fréquents que les Romains ont avec cette île, 6 j'ai consulté avec soin les documents conservés depuis si longtemps par les Romains, afin d'éclaircir l'histoire de ce grand empire. Nous avons commencé par les temps fabuleux chez les Grecs et les Barbares, après avoir soigneusement examiné tout ce que les traditions anciennes rapportent sur chaque peuple.

Puisque notre ouvrage est achevé et que les livres qui le composent sont encore inédits, je veux d'abord dire un mot sur le plan général que j'ai suivi. Les six premiers livres renferment les événements et les récits fabuleux antérieurs à la guerre de Troie, et, de ces six, les trois premiers comprennent les antiquités. des Barbares, et les trois autres, celles des Grecs. Dans les onze livres suivants, nous donnons l'histoire universelle depuis la guerre de Troie jusqu'à la mort d'Alexandre. Enfin les derniers vingt-trois livres contiennent la suite de cette histoire jusqu'au commencement de la guerre entre les Celtes et les Romains, sous le commandement de Jules César, qui fut mis par ses exploits au rang des dieux : ce chef avait dompté les innombrables peuplades belliqueuses des Celtes et reculé jusqu'aux îles britanniques les limites de l'empire de Rome. Les premiers événements de cette guerre tombent dans la première année de la CLXXXe olympiade, Hérode étant archonte d'Athènes.

V. Nous n'avons fixé aucun ordre chronologique pour la partie de notre histoire qui est antérieure à la guerre de Troie, car il ne nous en reste aucun monument digne de foi.

De la prise de Troie jusqu'au retour des Héraclides, nous avons compté quatre-vingts ans, d'après l'autorité d'Apollodore d'Athènes  (04), et trois cent vingt-huit ans, depuis le retour des Héraclides jusqu'à la Ier olympiade, en calculant cette période d'après les règnes des rois de Lacédémone. Enfin, il s'est écoulé un intervalle de sept cent trente ans depuis la Ier olympiade jusqu'au commencement de la guerre des Gaules, à laquelle nous finissons (05). Ainsi, notre histoire, composée de quarante livres, comprend un laps de temps de mille cent trente-huit ans, sans compter l'époque qui précède la guerre de Troie.

Nous avons indiqué ces notions préliminaires, afin de donner au lecteur une idée de l'ensemble de l'ouvrage et d'en prévenir l'altération de la part des copistes. Nous souhaitons que ce qu'il y a de bon n'excite la jalousie de personne, et que les erreurs qui s'y rencontrent soient rectifiées par ceux qui sont plus instruits que nous. Après cette courte introduction , nous allons procéder à la réalisation de notre promesse. VI. Nous essaierons d'exposer à part les idées émises par les premiers instituteurs du culte divin sur ce que la mythologie raconte de chacun des immortels; car c'est là un sujet qui demande beaucoup d'étendue. Cependant, nous ne manquerons pas de faire ressortir, dans notre exposé, tout ce qui nous paraîtra convenable et digne d'être mentionné. Commençant aux temps les plus anciens, nous décrirons soigneusement et en détail tout ce qui a rapport au genre humain et aux parties connues de la terre habitée. Parmi les naturalistes et les historiens les plus célèbres il y a deux opinions différentes sur l'origine des hommes. Les uns admettent que le monde est incréé et impérissable, et que le genre humain existe de tout temps, n'ayant point eu de commencement. Les autres prétendent, au contraire, que le monde a été créé, qu'il est périssable, que le genre humain a la même origine que le monde et qu'il est compris dans les mêmes limites.

VII. A l'origine des choses, le ciel et la terre, confondus ensemble, n'offraient d'abord qu'un aspect uniforme. Ensuite , les corps se séparèrent les uns des autres, et le monde revêtit la forme que nous lui voyons aujourd'hui; l'air fut doué 8 d'un mouvement continuel : l'élément igné s'éleva dans les régions supérieures, en vertu de sa légèreté. C'est pourquoi le soleil et toute l'armée des astres, qui sont formés de cet élément , sont entraînés dans un tourbillon perpétuel. L'élément terrestre et l'élément liquide restèrent encore mélangés ensemble , en raison de leur poids ; mais, l'air tournant continuellement autour de lui-même, les particules humides produisirent la mer, et les particules plus compactes formèrent la terre molle et limoneuse. Sous l'influence des rayons du soleil, la terre prit de la consistance; par l'action combinée de la chaleur et de l'humidité, sa surface se souleva comme une matière fermentescible : il se forma en beaucoup d'endroits des excroissances recouvertes de minces membranes, ainsi qu'on le voit encore aujourd'hui arriver dans les lieux marécageux, lorsqu'à une température froide succède subitement un air brûlant, sans transition successive. La matière, ainsi vivifiée, se nourrit pendant la nuit de la vapeur qui se condense, tandis qu'elle se solidifie pendant le jour par l'effet du soleil. Enfin, ces germes, après avoir atteint leur dernier degré de développement et rompu les membranes qui les enveloppaient, mirent au monde tous les types d'animaux. Ceux eu qui la chaleur domine s'élevèrent dans les airs; ce sont les oiseaux. Ceux qui participent davantage du mélange terrestre se rangèrent dans la classe des reptiles et des autres animaux qui vivent sur la terre. Ceux qui tiennent davantage de la substance aqueuse trouvèrent dans l'eau un séjour convenable ; on les appelle animaux aquatiques. La terre, se desséchant de plus en plus sous l'influence de la chaleur du soleil et des vents, finit par ne plus engendrer aucun des animaux parfaits. Depuis lors, les êtres animés se propagent par voie de génération, chacun selon son espèce. Euripide, disciple d'Anaxagore le physicien, semble avoir les mêmes idées sur l'origine du monde, lorsqu'il dit dans Ménalippe :

« Ainsi le ciel et la terre étaient confondus dans une masse commune , lorsqu'ils furent séparés l'un de l'autre.

« Tout prenait vie et naissait à la lumière : les arbres, les 9 volatiles, les animaux que la terre nourrit, et le genre humain. »

VIII. Voilà ce que nous savons sur l'origine du monde. Les hommes primitifs devaient mener une vie sauvage, se disperser dans les champs, cueillir les herbes et les fruits des arbres qui naissent sans culture. Attaqués par les bêtes féroces, ils sentaient la nécessité de se secourir mutuellement, et, réunis par la crainte, ils ne tardaient pas à se familiariser entre eux. Leur voix était d'abord inarticulée et confuse; bientôt ils articulèrent des paroles, et, en se représentant les symboles des objets qui frappaient leurs regards, ils formèrent une langue intelligible et propre à exprimer toutes choses. L'existence de semblables réunions d'hommes en divers endroits du continent a donné naissance à des dialectes différents suivant l'arrangement particulier des mots de chacun. De là encore la variété des caractères de chaque langue, et le type naturel et primitif qui distingue toute nation. Dans leur ignorance des choses utiles à la vie, les premiers hommes menaient une existence misérable; ils étaient nus, sans abri, sans feu et n'ayant aucune idée d'une nourriture convenable. Ne songeant point à cueillir les fruits sauvages et à en faire provision pour la mauvaise saison, beaucoup d'entre eux périssaient par le froid et le défaut d'aliments. Bientôt instruits par l'expérience, ils se réfugiaient dans des cavernes pendant l'hiver, et mettaient de côté les fruits qui pouvaient se conserver. La connaissance du feu et d'autres choses utiles ne tarda pas à amener l'invention des arts et de tout ce qui peut contribuer à l'entretien de la vie commune. Partout le besoin a été le maître de l'homme : il lui enseigne l'usage de sa capacité , de ses mains, de la raison et de l'intelligence, que l'homme possède de préférence à tout animal. Cet exposé de l'origine et de la vie primordiale des hommes suffira pour l'ordre de notre sujet.

IX. Nous allons entrer maintenant dans le détail des événements mémorables qui sont arrivés dans les contrées les plus connues de la terre. Nous n'avons rien à dire des premiers rois, et 10 nous n'ajouterons point foi aux récits de ceux qui prétendent en savoir l'histoire. En effet, il est impossible que l'écriture soit une invention contemporaine des premiers rois. Et, supposé même que l'origine de l'écriture soit aussi ancienne, ce n'est que beaucoup plus tard qu'il devait y avoir des historiens. Non seulement les Grecs, mais encore la plupart des Barbares, discutent beaucoup sur l'antiquité de l'histoire, en se disant autochtones, et les premiers inventeurs des arts utiles, et en faisant remonter leurs monuments historiques aux temps les plus reculés. Quant à nous, nous ne voulons point décider quels sont les peuples les plus anciens, et encore moins de combien d'années les uns sont plus anciens que les autres. Mais nous exposerons dans un ordre convenable ce que chacun d'eux raconte de leur antiquité et de leur origine. Nous commencerons par les Barbares, non que nous les estimions plus anciens que les Grecs, comme Éphore l'a avancé, mais afin d'achever cette partie de notre tâche avant d'aborder l'histoire des Grecs, que nous ne serons pas ensuite obligé d'interrompre. Comme la tradition place en Égypte la naissance des dieux, les premières observations astronomiques et les récits sur les grands hommes les plus dignes de mémoire, nous commencerons notre ouvrage par les Égyptiens.

X. Les Égyptiens disent que leur pays est le berceau du genre humain, à cause de la fertilité du sol et de la nature du Nil. Ce fleuve fournit des aliments appropriés aux nombreuses espèces d'animaux qu'il renferme ; on y trouve, en effet, la racine du roseau , le lotus, la fève d'Égypte, le corseon (06) et plusieurs autres produits qui peuvent également servir de nour- 11 riture à l'espèce humaine. Ils essaient de démontrer la fertilité de leur sol en racontant que l'on voit encore aujourd'hui dans  12 la Thébaïde une contrée où naissent spontanément, dans de certains temps, des rats si prodigieux par leur grosseur et leur nombre que le spectateur en reste frappé de surprise, et que plusieurs de ces animaux, formés seulement jusqu'à la poitrine et les pattes de devant, se débattent, tandis que le reste du corps, encore informe et rudimentaire, demeure engagé dans le limon fécondant. Il est donc évident, continuent-ils, qu'après la création du monde un sol aussi propice que celui de l'Égypte a dû produire les premiers hommes. En effet, nous ne voyons ailleurs rien de semblable à ce qui se passe dans ce pays, où les animaux s'engendrent d'une manière si extraordinaire. De plus, si le déluge de Deucalion a fait périr la plupart des animaux, il a dû épargner ceux qui vivent dans le midi de l'Égypte, qui est d'ordinaire exempt de pluie; et si ce déluge les a tous fait périr sans exception, ce n'est que dans ce pays qu'ont pu s'engendrer des êtres nouveaux. Les grandes pluies, tempérées par la chaleur du climat, devaient rendre l'air très propre à la génération primitive des animaux; car nous voyons encore aujourd'hui quantité d'êtres animés se former dans le résidu des eaux qui inondent une partie de l'Égypte. Au moment où ces eaux se retirent, le soleil, qui dessèche la surface du limon, produit, dit-on, des animaux dont les uns sont achevés, tandis que les autres ne le sont qu'à moitié et demeurent adhérents à la terre.

XI. Les hommes, dont l'Égypte est le berceau, contemplant l'univers et admirant son ordre et sa beauté, furent saisis de vénération à l'aspect du soleil et de la lune. Ils regardèrent ces deux astres comme deux divinités principales et éternelles; 13  ils nommèrent l'un Osiris et l'autre Isis, deux noms dont l'étymologie se justifie. Osiris, traduit en grec, signifie qui a plusieurs yeux; en effet, les rayons du soleil sont autant d'yeux avec lesquels cet astre regarde la terre et la mer. C'est ce que semble avoir voulu dire le poète :

« Le soleil qui voit et qui sait toutes choses (07) » Quelques anciens mythologistes grecs ont donné à Osiris les surnoms de Dionysus et de Sirius ; de là vient qu'Eumolpe, dans ses Bachiques (08), a dit : « Dionysus a la face étincelante comme un astre » ; et Orphée : « Aussi l'appelle-t-on Phanétès Dionysus. »

Quelques-uns donnent à Osiris un habillement de peau de faon tacheté et brillant comme des étoiles. Le nom d'Isis signifie ancienne, rappelant ainsi l'origine antique de cette déesse. Les Égyptiens la représentent avec des cornes, pour exprimer la forme que prend la lune dans sa révolution mensuelle, et parce qu'ils lui consacrent une génisse. Ce sont là les dieux qui, selon eux, gouvernent l'univers, et qui nourrissent et développent tous les êtres dans une période de trois saisons, le printemps, l'été et l'hiver, saisons dont le retour constant forme l'ordre régulier des années. Ces deux divinités contribuent beaucoup à la génération de tous les êtres : Osiris, par le feu et l'esprit; Isis, par l'eau et la terre ; et tous deux, par l'air. Ainsi tout est compris sous l'influence du soleil et de la lune. Les cinq éléments que nous venons de nommer constituent le monde, comme la tête, les mains, les pieds et les autres parties du corps composent l'homme.

XII. Les Égyptiens ont divinisé chaque élément, et leur ont assigné primitivement des noms particuliers à leur langue. Ils ont donné à l'esprit le nom de Jupiter, qui signifie principe psychique de la vie, et ils l'ont regardé comme le père de tous les êtres intelligents. Avec cette idée s'accorde ce qu'a dit le plus grand poète de la Grèce en parlant de Jupiter « le père des 14 hommes et des dieux. » Ils ont nommé le feu Vulcain, dieu du premier ordre, et qui passe pour contribuer beaucoup à la production et à la perfection des choses. La terre, étant comme le sein qui reçoit les germes de la vie, ils lui donnent le nom de Mère. C'est pour une raison analogue que les Grecs l'appellent Déméter, nom qui diffère peu du mot Ghemeter (terre mère), par lequel on désignait anciennement la terre. C'est pourquoi Orphée a dit : « De tout être la terre est mère et bienfaitrice. » L'eau fut appelée Océan, ce qui veut dire Mère nourrice. Quelques Grecs l'ont pris dans le même sens, comme l'atteste ce vers du poète : « Océan et Téthys des dieux sont l'origine (09). »

Pour les Égyptiens l'Océan est le Nil, où, selon eux, les dieux ont pris naissance, parce que de tous les pays du monde l'Égypte est le seul qui ait des villes bâties par les dieux mêmes; telles sont les villes de Jupiter, d'Hélios, d'Hermès, d'Apollon, de Pan, d'Élithya et plusieurs autres (10). Enfin, l'air était appelé Minerve (11), qu'ils ont crue fille de Jupiter et toujours vierge (12) parce que l'air est incorruptible, et qu'il s'étend jusqu'au sommet de l'univers; car Minerve était sortie de la tête de Jupiter. Elle s'appelle aussi Tritogénie, des trois changements que subit la nature dans les trois saisons de l'année, le printemps , l'été et l'hiver. Elle porte aussi le nom de Glaucopis, non parce qu'elle a les yeux bleus, comme quelques Grecs l'ont pensé, mais parce que l'immensité de l'air a un aspect bleu. Ils disent que ces cinq divinités parcourent le monde, apparaissant aux hommes tantôt sous la forme d'animaux sacrés, 15 tantôt sous la figure humaine ou sous quelque autre forme ; et ceci n'est point fabuleux, puisque étant les auteurs de tout être, les dieux peuvent revêtir toutes sortes de formes. C'est ce que le poète, qui avait été en Égypte et qui avait eu des relations avec les prêtres de ce pays, fait entendre par ces mots : «Et les dieux, sous la forme de voyageurs étrangers, parce courent les villes, et examinent eux-mêmes la méchanceté et « la vertu des hommes  (13). » Voilà ce que les Égyptiens racontent des dieux célestes et immortels.

XIII. Les dieux ont eu des enfants terrestres. Ceux-ci, quoique nés mortels, ont, par leur sagesse ou par le bien qu'ils ont fait aux hommes, obtenu l'immortalité ; quelques-uns ont été rois dans l'Égypte. De ces rois, les uns ont eu des noms communs avec les dieux, et les autres ont eu des noms particuliers. C'est ainsi qu'on cite Hélios, Saturne, Rhéa, Jupiter (que quelques-uns appellent Ammon), Junon, Vulcain, Vesta et Hermès. Hélios, dont le nom signifie soleil, a régné le premier en Égypte. Quelques prêtres nomment comme premier roi Vulcain, inventeur du feu , et par cela même le plus digne de la royauté. Un arbre frappé par la foudre avait mis en flamme Une forêt voisine; Vulcain accourut, et quoique en hiver, il changea de vêtement à cause de la chaleur ; le feu commençant à s'éteindre, il l'entretint en y jetant de nouvelles matières; alors il appela les autres hommes pour venir profiter de sa découverte. Après Vulcain, régna Saturne qui épousa sa sœur Rhéa, et en eut, selon quelques mythologistes, Osiris et Isis, ou, selon la plupart, Jupiter et Junon , qui par leurs vertus parvinrent à l'empire du monde entier. De ceux-ci naquirent cinq dieux ; la naissance de chacun coïncide avec un des cinq jours intercalaires de l'année égyptienne. Ces dieux sont Osiris, Isis, Typhon, Apollon et Vénus. Osiris correspond à Bacchus, et Isis à Cérès. Osiris ayant épousé Isis et succédé au trône de son père, combla la société de ses bienfaits.

XIV. Il fit perdre aux hommes la coutume de se manger 16 entre eux, après qu'Isis eut découvert l'usage du froment et de l'orge , qui croissaient auparavant inconnus, sans culture et confondus avec les autres plantes. Osiris inventa la culture de ces fruits, et par suite de ce bienfait, l'usage d'une nourriture nouvelle et agréable fit abandonner aux hommes leurs mœurs sauvages. Pour consacrer le souvenir de cette découverte, on rapporte une pratique fort ancienne, encore usitée maintenant. Dans le temps de la moisson , les premiers épis sont donnés en offrande, et les habitants placés près d'une gerbe de blé la battent en invoquant Isis. Il y a quelques villes où, pendant les fêtes d'Isis (14), on porte avec pompe, parmi d'autres objets, des corbeilles chargées de froment et d'orge, en mémoire des bienfaits de cette déesse. On rapporte aussi qu'Isis a donné des lois d'après lesquelles les hommes se rendent réciproquement justice, et font cesser l'abus de la force et de l'injure par la crainte du châtiment. C'est pour cette raison que les anciens Grecs ont nommé Cérès Thesmophore ( législatrice ), comme ayant la première établi des lois.

XV. Selon la tradition, Osiris et ses compagnons fondèrent, dans la Thébaïde d'Égypte, une ville à cent portes, qu'ils appelèrent du nom de sa mère, Hérapolis, mais que ses descendants ont nommée Diospolis, et d'autres Thèbes. Au reste, l'origine de cette ville est incertaine, non seulement chez les historiens, mais encore parmi les prêtres d'Égypte ; car plusieurs d'entre eux soutiennent que Thèbes a été fondée, plusieurs années après Osiris, par un roi dont nous parlerons ailleurs. Osiris éleva à Jupiter et à Junon, ses parents, un temple merveilleux par sa grandeur et sa somptuosité. Il en consacra deux autres, tout d'or, le plus grand à Jupiter Uranius, et le plus petit à son père, surnommé Ammon, qui avait régné en Égypte. Il éleva aussi des temples d'or aux autres dieux dont nous avons parlé ; il régla leur culte et établit des 17 prêtres pour le maintenir. Osiris et Isis ont honoré les inventeurs des arts et ceux qui enseignent des choses utiles à la vie.

Après avoir trouvé, dans la Thébaïde, des forges d'airain et d'or, on fabriqua des armes pour tuer les bêtes féroces, des instruments pour travailler à la terre, et,, avec le progrès de la civilisation, des statues et des temples dignes des dieux. Osiris aima aussi l'agriculture; il avait été élevé à Nysa, ville de l'Arabie Heureuse et voisine de l'Égypte, où cet art était en honneur. C'est du nom de Jupiter, son père, joint à celui de cette ville que les Grecs l'ont appelé Dionysus. Le poète fait mention de Nysa dans un de ses hymnes où il dit : « Nysa assise sur une colline verdoyante, loin de la Phénicie et près des fleuves de l'Égypte (15). »

On dit qu'il découvrit la vigne dans le territoire de Nysa , et qu'ayant songé à en utiliser le fruit, il but le premier du vin (16), et apprit aux hommes la culture de la vigne, l'usage du vin, sa préparation et sa conservation. Il honora Hermès quittait doué d'un talent remarquable pour tout ce qui peut servir la société humaine  (17).

XVI. En effet, Hermès établit le premier une langue commune , il donna des noms à beaucoup d'objets qui n'en avaient pas ; il inventa les lettres et institua les sacrifices et le culte des dieux. Il donna aux hommes les premiers principes de l'astronomie et de la musique ; il leur enseigna la palestre, la danse et les exercices du corps. Il imagina la lyre à trois cordes, par allusion aux trois saisons de l'année ; ces trois cordes rendent 18 trois sons, l'aigu, le grave et le moyen. L'aigu répond à l'été , le grave à l'hiver, et le moyen au printemps. C'est lui qui apprit aux Grecs l'interprétation des langues; pour cette raison ils l'ont appelé Hermès ( interprète ). Il était le scribe sacré ( hierogrammate (18)) d'Osiris qui lui communiquait tous ses secrets et faisait un grand cas de ses conseils. C'est enfin lui qui découvrit l'olivier, découverte que les Grecs attribuent à Minerve.

XVII. Bienfaisant et aimant la gloire, Osiris assembla une grande armée dans le dessein de parcourir la terre et d'apprendre aux hommes la culture de la vigne, du froment et de l'orge. Il espérait qu'après avoir tiré les hommes de leur état sauvage et adouci leurs mœurs, il recevrait des honneurs divins en récompense de ses grands bienfaits, ce qui eut lieu en effet. Et non seulement les contemporains reçurent ces dons avec reconnaissance , mais encore leurs descendants ont honoré comme les plus grands des dieux ceux auxquels ils doivent leur nourriture. Osiris chargea Isis de l'administration générale de ses États, et lui donna pour conseiller Hermès, le plus sage de ses amis, et, pour général de ses troupes, Hercule qui tenait à lui par la naissance, et qui était d'une valeur et d'une force de corps prodigieuses. Il établit Busiris gouverneur de tout le pays qui avoisine la Phénicie. Antée reçut le gouvernement des contrées de l'Éthiopie et de la Libye. Tout étant ainsi disposé , il se mit en marche à la tête de son armée, et emmena avec lui son frère, que les Grecs nomment Apollon. Celui-ci découvrit, dit-on , le laurier, que tous les hommes lui ont consacré; la découverte du lierre est attribuée à Osiris. Les Égyptiens le consacrent à ce dieu comme les Grecs à Dionysus, et ils l'appellent dans leur langue la plante d'Osiris. Dans les cérémonies sacrées ils préfèrent le lierre à la vigne, parce que la vigne perd ses 19 feuilles au lieu que le lierre reste toujours vert. Les anciens en ont agi de même à l'égard d'autres plantes toujours verdoyantes; ils ont consacré le myrte à Vénus, le laurier à Apollon et l'olivier à Minerve.

XVIII. Dans cette expédition Osiris était, selon la tradition, accompagné de ses deux fils, Anubis et Macédon; ils portaient l'un et l'autre des armures provenant de deux bêtes dont ils imitaient le courage. Anubis était revêtu d'une peau de chien et Macédon d'une peau de loup : c'est pourquoi ces animaux sont en honneur chez les Égyptiens. Il prit encore avec lui Pan qui est particulièrement vénéré dans le pays ; car les habitants placent sa statue dans chaque temple, ils ont même fondé dans la Thébaïde une ville appelée Chemmo (19), mot qui signifie ville de Pan. Il se fit suivre enfin par deux hommes instruits dans l'agriculture, Maron pour la culture de la vigne, et Triptolème pour celle du blé. Tout étant prêt, Osiris promit aux dieux de laisser croître ses cheveux jusqu'à son retour en Égypte, et se mit en route par l'Éthiopie. C'est là l'origine de la coutume qui existe encore aujourd'hui en Égypte, de ne point couper la chevelure pendant toute la durée d'un voyage jusqu'au retour dans la patrie. On raconte que lorsqu'il passait par l'Éthiopie, on lui amena des satyres qu'on dit être couverts de poils jusqu'aux reins. Osiris aimait la joie, la musique et la danse; aussi menait-il à sa suite des chanteurs parmi lesquels étaient neuf filles instruites dans tous les arts; les Grecs leur donnent le nom de Muses. Elles étaient conduites par Apollon, appelé pour cela Musègete. Osiris attacha à son*expédition les satyres qui se distinguaient par le chant, la danse et le jeu ; car son expédition n'était point militaire, ni dangereuse : partout on recevait Osiris comme un dieu bienfaisant. Après avoir appris aux Éthio- 20 piens l'agriculture et fondé des villes célèbres, il laissa dans ce pays des gouverneurs chargés de l'administrer et de percevoir le tribut.

XIX. Il arriva alors que le Nil, au lever du Sirius (époque de la crue ), rompit ses digues et inonda toute l'Égypte et particulièrement la partie dont Prométhée était gouverneur. Peu d'habitants échappèrent à ce déluge. Prométhée faillit se tuer de désespoir. L'impétuosité et la force du fleuve lui fit donner le nom d'aigle. Mais Hercule, entreprenant et hardi, répara les digues rompues et fit rentrer le fleuve dans son lit. C'est ce qui explique le mythe grec d'après lequel Hercule tua l'aigle qui rongeait le foie de Prométhée. Le nom le plus ancien de ce fleuve est Okéanés qui signifie en grec Océan. Depuis cette inondation, on l'avait appelé Aëtos (Aigle) ; ensuite Aeyptus (20) du nom d'un roi du pays. C'est ce que confirme le poète qui dit : « Je mis à l'ancre les légers navires dans le fleuve Aegyptus. (21)» Car ce fleuve se jette dans la mer près du lieu appelé Thonis, ancien entrepôt de l'Égypte. Enfin il a reçu du roi Niléus le nom de Nil qu'il garde encore aujourd'hui.

Arrivé aux confins de l'Éthiopie, Osiris fit border le Nil de digues, afin que ses eaux n'inondassent plus le pays au delà de ce qui est utile, et qu'au moyen d'écluses on pût en faire écouler la quantité nécessaire au sol. Il traversa ensuite l'Arabie le long de la mer Rouge (22), et continua sa route jusqu'aux Indes et aux limites de la terre. Il fonda dans l'inde un grand nombre de villes, et entre autres Nysa , ainsi appelée en mémoire de la ville d'Égypte où il avait été élevé. Il y planta le lierre, qui ne croît encore aujourd'hui dans les Indes que dans ce seul endroit. Enfin il laissa encore d'autres marques de son 21 passage dans cette contrée; c'est ce qui a fait dire aux descendants de ces Indiens, qu'Osiris est originaire de leur pays.

XX. Il fit aussi la chasse aux éléphants, et éleva partout des colonnes comme monuments de son expédition. Il visita les autres nations de l'Asie, traversa l'Hellespont et aborda en Europe. Il tua Lycurgue, roi de Thrace, qui s'opposait à ses desseins , laissa dans cette contrée Maron, qui était déjà vieux, et le chargea du soin de ses plantations. Il lui fil bâtir une ville appelée Maronée, établit Macédon, son fils, roi de ce pays qui depuis a pris le nom de Macédoine, et confia à Triptolème la culture du sol de l'Attique. En un mot, parcourant toute la terre, il répandit partout les bienfaits d'une nourriture moins sauvage. Là où le terrain n'était pas propre à la vigne, il apprit aux habitants à faire avec de l'orge une boisson qui, pour l'odeur et la force, ne le cède pas beaucoup au vin. Revenant en Égypte, il rapporta avec lui les dons les plus beaux. En échange de ces grands bienfaits, il reçut l'immortalité et les honneurs divins. Ayant ainsi passé du rang des hommes à celui des dieux, Isis et Hermès lui instituèrent des sacrifices et un culte égal à celui qu'on rend aux plus grandes divinités. Ils introduisirent dans ce culte des cérémonies mystiques en honneur de la puissance de ce dieu.

XXI. Les prêtres avaient caché longtemps la mort d'Osiris; mais enfin il arriva que quelques-uns d'entre eux divulguèrent le secret. On raconte donc qu'Osiris, régnant avec justice sur l'Égypte, fut tué par son frère Typhon, homme violent et impie, et que celui-ci partagea le corps de la victime en vingt-six parties, qu'il distribua à ses complices afin de les envelopper tous dans une haine commune, et de s'assurer ainsi des défenseurs de son règne. Mais Isis, sœur et femme d'Osiris, aidée de son fils Horus, poursuivit la vengeance de ce meurtre ; elle fit mourir Typhon et ses complices, et devint reine d'Égypte. Il y avait eu un combat sur les bords du fleuve, du côté de l'Arabie, près du village d'Antée, ainsi nommé d'Antée qu'Hercule y avait tué du temps d'Osiris. Isis y trouva toutes 22 les parties du corps d'Osiris, excepté les parties sexuelles. Pour cacher le tombeau de son mari, et le faire vénérer par tous les habitants de l'Égypte, elle s'y prit de la manière suivante : Elle enveloppa chaque partie dans une figure faite de cire et d'aromates, et semblable en grandeur à Osiris, et convoquant toutes les classes de prêtres les unes après les autres, elle leur fit jurer le secret de la confidence qu'elle allait leur faire. Elle annonça à chacune des classes qu'elle lui avait confié de préférence aux autres la sépulture d'Osiris, et rappelant ses bienfaits, elle exhorta tous les prêtres à ensevelir le corps dans leurs temples, à vénérer Osiris comme un dieu, à lui consacrer un de leurs animaux, n'importe lequel ; à honorer cet animal pendant sa vie, comme autrefois Osiris, et à lui rendre les mêmes honneurs après sa mort. Voulant engager (es prêtres par des dons à remplir leurs offices, Isis leur donna le tiers du pays pour l'entretien du culte et des sacrifices. Les prêtres, se rappelant les biens qu'ils avaient reçus d'Osiris, «et comblés des bienfaits de la reine, firent selon l'intention d'Isis à laquelle ils cherchaient tous à complaire. C'est pourquoi encore aujourd'hui tous les prêtres prétendent avoir chez eux le corps d'Osiris, ainsi que les animaux qui lui sont consacrés dès l'origine ; et ils renouvellent les funérailles d'Osiris à la mort de ces animaux.

Les taureaux sacrés, connus sous le nom d'Apis et de Mnévis, et consacrés à Osiris, sont l'objet d'un culte divin auprès de tous les Égyptiens, parce que ces animaux ont été très utiles à ceux qui ont trouvé l'agriculture et l'usage du blé.

XXII. Après la mort d'Osiris, Isis jura de ne jamais se livrer à aucun homme durant le reste de sa vie, à régner avec justice, et à combler ses sujets de bienfaits. Enlevée aux hommes, elle participa aux honneurs divins; son corps fut enseveli à Memphis, où l'on montre encore aujourd'hui le tombeau d'Isis dans le temple de Vulcain. D'autres soutiennent que les corps de ces deux divinités ne reposent point à Memphis, mais près des frontières de l'Éthiopie et de l'Égypte, dans une île du Nil, 23 située près des Philes (23), et qui pour cela s'appelle le Champ Sacré. Ils montrent à l'appui de leur opinion les monuments qui se trouvent dans cette île : le tombeau d'Osiris, respecté des prêtres de toute l'Égypte et les trois cent soixante urnes qui l'environnent. Les prêtres du lieu remplissent chaque jour ces urnes de lait, et invoquent en se lamentant les noms de ces divinités. C'est pour cela que l'abord de cette île est défendu à tout le monde, excepté aux prêtres; et tous les habitants de la Thébaïde (qui est la plus ancienne contrée de l'Égypte) regardent comme le plus grand serment de jurer par le tombeau d'Osiris aux Philes. C'est ainsi que les parties du corps d'Osiris retrouvées ont reçu la sépulture. Les parties sexuelles avaient été jetées par Typhon dans le fleuve (24) ; mais Isis leur fit accorder des honneurs divins tout comme aux autres parties. Elle en fit construire une image dans les temples, et lui attribua un culte particulier dans les cérémonies et dans les sacrifices qu'on fait en l'honneur de ce dieu. C'est pourquoi les Grecs, qui ont emprunté à l'Égypte les orgies et les fêtes Dionysiaques, ont les parties sexuelles, appelées Phallus, en grande vénération dans les mystères et les initiations de Bacchus.

XXIII. On dit qu'il s'est écoulé plus de dix mille ans (25) depuis Osiris et Isis jusqu'au règne d'Alexandre, qui a fondé en Égypte la ville qui porte son nom ; d'autres écrivent qu'il y en a près de vingt-trois mille. Ceux qui prétendent qu'Osiris est né à Thèbes en Béotie, de Sémélé et de Jupiter, sont dans une erreur dont voici l'origine : Orphée, voyageant en Égypte, 24 fut initié aux mystères de Bacchus; et comme il était aimé et honoré des Cadméens, fondateurs de Thèbes en Béotie, il avait, pour leur complaire, transporté dans leur pays la naissance de ce dieu. La multitude, soit ignorance, soit désir de faire de Bacchus un dieu grec, accueillit volontiers les mystères et les initiations dionysiaques. Pour établir cette croyance, Orphée se servit du prétexte suivant : Cadmus, qui était originaire de Thèbes en Égypte, eut, entre autres enfants, une fille nommée Sémélé. Séduite par un inconnu , elle devint enceinte, et, au bout de sept mois, mit au monde un enfant qui eut une grande ressemblance avec Osiris. Cet enfant ne vécut pas longtemps, soit que les dieux l'aient ainsi voulu, soit que ce fût là son sort naturel.

Cadmus, instruit de cet événement et conseillé par un oracle de conserver les usages de ses ancêtres, fit dorer le corps de cet enfant (26) et lui offrit des sacrifices, comme si Osiris avait voulu se montrer sous cette forme parmi les hommes. Il attribua à Jupiter la naissance de l'enfant, qu'il désignait comme étant Osiris, et sauva ainsi la réputation de sa fille déshonorée. De là vient la croyance établie chez les Grecs que Sémélé, fille de Cadmus, eut de Jupiter Osiris. Orphée, renommé chez les Grecs par son chant et par ses connaissances dans les mystères et les choses sacrées, était reçu en hospitalité par les Cadméens et fort honoré à Thèbes. Initié dans les sciences sacrées des Égyptiens, il rapporta à une époque plus récente la naissance de l'antique Osiris ; et, pour se rendre agréable aux Cadméens, il institua de nouveaux mystères où l'on apprend aux initiés que Dionysus est fils de Sémélé et de Jupiter. Les hommes, entraînés, soit par leur ignorance soit par leur foi en Orphée, et, avant tout, accueillant avec plaisir l'opinion d'après laquelle ce dieu est d'origine grecque, ont admis avec empres- 25 sèment les mystères institués par Orphée. Depuis lors, cette opinion , dont les mythographes et les poètes se sont emparés, a rempli les théâtres et s'est beaucoup fortifiée par la tradition. C'est ainsi, dit-on, que les Grecs se sont approprié les héros et les dieux les plus célèbres, et jusqu'aux colonies qui viennent de l'Égypte.

XXIV. Hercule qui, confiant en sa force, avait parcouru une grande partie de la terre et élevé une colonne aux frontières de la Libye, était aussi d'origine égyptienne ; les Grecs eux-mêmes en fournissent les preuves. En effet, d'après la croyance générale, Hercule avait aidé les dieux de l'Olympe dans la guerre contre les géants. Or, l'existence des géants ne coïncide nullement avec l'époque de la naissance d'Hercule, laquelle est fixée par les Grecs à une génération d'hommes antérieure à la guerre de Troie ; mais elle remonte plutôt, comme l'affirment les Égyptiens , à l'origine même des hommes ; et, à partir de cette époque, ils comptent plus de dix mille ans, tandis qu'ils n'en comptent pas douze cents depuis la guerre de Troie. De même aussi, la massue et la peau de lion ne peuvent convenir qu'à l'antique Hercule ; car, les armes n'étant pas alors inventées , les hommes n'avaient que des bâtons pour se défendre et des peaux d'animaux pour armures. Les Égyptiens donnent Hercule pour fils de Jupiter, mais ils ne connaissent pas sa mère. C'est plus de dix mille ans après qu'Alcmène eut un fils, d'abord appelé Alcée, et qui prit ensuite le nom d'Héraclès (Hercule), non pas, comme le prétend Matris, à cause de la gloire qu'il obtint par Junon (27) mais parce que, digne émule de l'ancien Hercule, il eut en partage la même renommée et le même nom. Les Égyptiens citent encore à l'appui de leur opinion une tradition depuis longtemps répandue chez les Grecs, suivant laquelle Hercule purifia la terre des monstres qui la ravageaient. Or, ceci ne peut se rapporter à une époque aussi rapprochée de la guerre de Troie, puisque la plupart des pays étaient déjà civilisés et se distinguaient par l'agriculture, le nombre des villes et de leurs habitants. Ces 26 travaux d'Hercule, qui amenaient la civilisation, doivent donc être placés dans des temps bien plus reculés, où les hommes étaient encore infestés par un grand nombre d'animaux sauvages, particulièrement en Égypte, dont la haute région est encore aujourd'hui inculte et peuplée de bêtes féroces. C'est ainsi que, dévoué à sa patrie , Hercule nettoya la terre de ces animaux, livra le sol aux cultivateurs et obtint les honneurs divins. Persée est aussi né en Égypte, selon la tradition; et les Grecs transfèrent à Argos la naissance d'Isis, lorsqu'ils racontent, dans leur mythologie, qu'Io fut métamorphosée en vache.

XXV. En général, il y a une grande divergence d'opinions sur toutes ces divinités. La même Isis est appelée par les uns Déméter (Cérès), par les autres Thesmosphore, par d'autres encore Séléné (Lune) ou Héra ; plusieurs écrivains lui donnent tous ces noms à la fois. Quant à Osiris, les uns le nomment Sérapis, les autres Dionysus, d'autres encore Pluton ou Ammon ; quelques autres l'appellent Jupiter, et beaucoup d'autres Pan. Il y en a qui soutiennent que Sérapis est le Pluton des Grecs. Selon les Égyptiens, Isis a inventé beaucoup de remèdes utiles à la santé, elle possède une grande expérience de la science médicale, et, devenue immortelle, elle se plaît à guérir les malades, elle se manifeste à eux sous sa forme naturelle, et apporte en songe des secours à ceux qui l'implorent ; enfin, elle se montre comme un être bienfaisant à ceux qui l'invoquent A l'appui de leur opinion, ils citent non pas des fables, comme les Grecs, mais des faits réels, et assurent que presque le monde entier leur rend ce témoignage par le culte offert à cette déesse pour son intervention dans la guérison des maladies. Elle se montre surtout aux souffrants pendant le sommeil, leur apporte des soulagements et guérit , contre toute attente, ceux qui lui obéissent Bien des malades, que les médecins avaient désespéré de rétablir, ont été sauvés par elle ; un grand nombre d'aveugles ou d'estropiés guérissaient quand ils avaient recours à cette déesse. Elle inventa le remède qui donne l'immortalité : elle rappela à la vie, non seulement son fils Horus tué par les Titans, et dont le corps fut trouvé dans l'eau, 27 mais elle lui procura l'immortalité. Horus paraît avoir été le dernier dieu qui ait régné en Égypte, après le départ de son père pour le séjour céleste. Horus signifie Apollon ; instruit par Isis, sa mère, dans la médecine et la divination, il rendit de grands services au genre humain par ses oracles et ses traitements des maladies.

XXVI. Les prêtres égyptiens comptent un intervalle d'environ vingt-trois mille ans depuis le règne d'Hélios jusqu'à l'invasion d'Alexandre en Asie. D'après leur mythologie, les dieux les plus anciens ont régné chacun plus de douze cents ans, et leurs descendants pas moins de trois cents. Comme ce nombre d'années est incroyable, quelques-uns essayent de l'expliquer en soutenant que le mouvement (de la terre) autour du soleil n'était pas anciennement reconnu, et qu'on prenait pour l'année la révolution de la lune. Ainsi, l'année ne se composant que de trente jours, il n'est pas impossible que plusieurs de ces rois eussent vécu douze cents ans ; car aujourd'hui que l'année se compose de douze mois, il n'y a pas peu d'hommes qui vivent plus de cent ans. Ils allèguent des raisons semblables au sujet de ceux qui ont régné trois cents ans. Dans ces temps, disent-ils, l'année se composait de quatre mois (28) période qui comprenait les saisons qui se succèdent : le printemps, l'été et l'hiver. Delà vient que l'année est appelée Horus (29) par quelques Grecs, et que les annales portent le nom de Horographies. Les Égyptiens racontent que c'est du temps d'Isis que naquirent ces êtres à plusieurs corps que les Grecs appellent géants, et que les Égyptiens représentent dans leurs temples comme des monstres 28 frappés par Osiris. Les uns prétendent que ces monstres sont nés de la terre au moment où elle produisait les animaux. Selon d'autres, ces monstres ont eu pour générateurs des hommes remarquables par leur force physique et qui, après avoir accompli de nombreux exploits, ont été dépeints dans la mythologie comme des êtres à plusieurs corps. C'est une croyance presque universelle, qu'ils furent tous tués dans la guerre qu'ils avaient entreprise contre Jupiter et Osiris.

XXVII. Contrairement à l'usage reçu chez les autres nations, les lois permettent aux Égyptiens d'épouser leurs sœurs, à l'exemple d'Osiris et d'Isis. Celle-ci, en effet, ayant cohabité avec son frère Osiris, jura, après la mort de son époux, de ne jamais souffrir l'approche d'un autre homme, poursuivit le meurtrier, régna selon les lois et combla les hommes des plus grands biens. Tout cela explique pourquoi la reine reçoit plus de puissance et de respect que le roi, et pourquoi chez les particuliers l'homme appartient à la femme, selon les termes du contrat dotal, et qu'il est stipulé entre les mariés que l'homme obéira à la femme. Je n'ignore pas que, suivant quelques historiens, les tombeaux de ces divinités existent à Nysa, en Arabie; ce qui a fait donner à Dionysus le surnom de Nyséen. A chacune de ces divinités est élevée une colonne avec une inscription en caractères sacrés. Sur celle d'Isis, on lit :

« Je suis Isis, reine de tout le pays; élevée par Hermès, j'ai établi des lois que nul ne peut abolir. Je suis la fille aînée de Saturne, le plus jeune des dieux. Je suis la femme et la sœur du roi Osiris. C'est moi qui ai la première trouvé pour l'homme le fruit dont il se nourrit. Je suis la mère du roi Horus. Je me lève avec l'étoile du chien. C'est à moi qu'a été dédiée la ville de Bubaste. Salut, salut, ô Égypte, qui m'as nourrie! »

Sur la colonne d'Osiris est écrit : « Mon père est Saturne, le plus jeune de tous les dieux ; je suis le roi Osiris, qui, à la tête d'une expédition, ai parcouru toute la terre jusqu'aux lieux inhabités des Indes et aux régions inclinées vers l'Ourse, jusqu'aux sources de l'Ister, et de là dans d'autres contrées jusqu'à 29 l'Océan. Je suis le fils aîné de Saturne, je sortis d'un œuf beau et noble, et je devins la semence qui est de la même origine que le jour. Et il n'y a pas un endroit de la terre que je n'aie visité, prodiguant à tous mes bienfaits. »

Voilà, dit-on, ce qui est écrit et ce qu'on peut lire sur ces colonnes ; le reste a été effacé par le temps. Les opinions diffèrent sur la sépulture de ces divinités, parce que les prêtres, cachant tout ce qui s'y rapporte, ne veulent point divulguer la vérité, et qu'il y aurait des dangers à révéler au public les mystères des dieux.

XXVIII. Selon leur histoire, les Égyptiens ont disséminé un grand nombre de colonies sur tout le continent. Bélus, que l'on dit fils de Neptune et de Libya, conduisit des colons à Babylone. Établi sur les rives de l'Euphrate, il institua des prêtres, qui étaient, comme ceux d'Égypte, exempts d'impôt et de toute charge publique ; les Babyloniens les appellent Chaldéens. Ils s'occupent de l'observation des astres, à l'imitation des prêtres et physiciens de l'Égypte ; ils sont aussi astrologues. Danaus partit également de l'Égypte avec une colonie, et fonda la plus ancienne des villes grecques, Argos. Les Colchidiens du Pont et les Juifs, placés entre l'Arabie et la Syrie, descendent aussi de colons égyptiens. C'est ce qui explique l'usage qui existe depuis longtemps chez ces peuples de circoncire les enfants; cet usage est importé de l'Égypte. Les Égyptiens prétendent que les Athéniens eux-mêmes descendent d'une colonie de Sais, et ils essaient de démontrer ainsi cette opinion : Les Athéniens, disent-ils, sont les seuls Grecs qui appellent leur ville Asty, nom emprunté à l'Asty d'Égypte ; de plus, leur organisation politique a le même ordre, et divise, comme chez les Égyptiens, les citoyens en trois classes. La première se compose des eupatrides (30) qui, comme les prêtres en Égypte, sont les plus instruits et dignes des plus grands honneurs. La seconde classe comprend les possesseurs de terres, qui devaient avoir des armes 30 et défendre l'État, comme en Égypte les cultivateurs qui fournissent des soldats. La dernière classe renferme les ouvriers occupés à des arts manuels et payant les charges publiques les plus nécessaires; un ordre semblable existe aussi chez les Égyptiens. Les Ath&ea

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