Eva Golinger : la révolution bolivarienne, pour moi, est une révolution mondiale

Eva Golinger : la révolution bolivarienne, pour moi, est une révolution mondiale.

Jean-Guy ALLARD, Eva GOLINGER

Son nom et son accent sont du cinéma. Son style d’adolescente incorrigible, son regard moqueur et l’ironie de son sourire ne laissent personne indifférent. De père nord-américain et de mère vénézuélienne, Eva Golinger a tout pour surprendre.

Avocate formée à New York, elle s’est spécialisée en droits de l’homme internationaux et a quitté la métropole yankee pour s’installer dans la Venezuela qu’elle ne cesse de défendre avec passion.

Son premier livre, "Le code Chavez", qui déchiffre l’intervention des États-Unis dans cette nation sud-américaine, a été qualifié par l’ex vice-président José Vicente Rangel, de « rappel hallucinant de ce que le Venezuela a vécu de 2001 à 2003 ».

Son œuvre la plus récente, "Bush contre Chávez : La guerre de Washington contre le Venezuela", documente l’escalade constante des attaques impériales contre la Révolution bolivarienne.

Elle affronte sans sourciller, indistinctement, la CIA, le Pentagone, la NED, RSF, la USAID, la mafia vénézuélienne de Miami ou le paramilitarisme colombien, avec la fougue du procureur qui affronte le tribunal avec des preuves irréfutables dans son dossier.

Depuis Caracas, l’avocate et chercheure vénézuélienne-nord-américaine Eva Golinger répond à nos questions :

par JEAN-GUY ALLARD

On affirme que le coup d’État contre Chavez porte la signature de la CIA. Tu as largement étudié la question : comment, pour toi, ce fait apparait-il dans toute son évidence ?

Il y a différents facteurs que j’ai pu détecter et dénoncer tout au long d’une recherche que j’ai commencée il y a plus de cinq ans en utilisant la Loi d’accès à l’information (FOIA) pour démontrer comment la CIA et les autres agences du gouvernement étasunien ont été impliquées dans le putsch contre Chavez. Les faits et les preuves les plus évidents ont été classés top secret par la CIA et portent les dates du 5 mars 2002 au 17 avril 2002, là où il est clairement question des plans de coup d’État contre Chavez : le qui, le comment, le et le quand, en clair. Un en particulier, du 6 avril 2002, c’est-à-dire cinq jours avant le coup, signale comment les secteurs de l’opposition, la CTV, Fedecámaras, les militaires dissidents, les médias privés et même l’église catholique, allaient descendre dans la rue durant ces premières semaines d’avril et comment les conspirateurs putschistes provoqueraient de la violence avec des francs tireurs, en faisant des morts avec l’intention ensuite d’arrêter le président Chavez et des membres importants de son cabinet. Ils mettraient alors en place un gouvernement de transition civico-militaire. Quiconque sait ce qui s’est passé les 11 et 12 avril, sait que ce fut ainsi, et après qu’on ait fait Chavez prisonnier, ce ne sont que les porte-paroles du gouvernement étasunien qui ont reconnu le gouvernement putschiste de Pedro Carmona et qui ont de plus tenté de faire pression sur d’autres pays pour qu’ils fassent de même.

(précision du Grand Soir : Reporters Sans Frontières aussi s’est félicité du coup d’état)

Alors, ces documents qui montrent clairement la connaissance et les plans détaillés du coup contre Chavez, écrits par la CIA, demeurent la preuve la plus catégorique qui démontre le rôle de la CIA dans le coup. Le fait que des entités financières et conseillères comme la National Endowment for Democracy (NED), l’Institut républicain international (IRI), l’Institut démocrate national (NDI) et le Centre pour l’entreprise privée internationale (CIPE) ont financé touts les groupes, ONG, syndicats, entrepreneurs, partis politiques et médias impliqués dans le coup, fournit aussi une preuve catégorique sur le rôle de la CIA et des autres agences étasuniennes dans le coup contre Chavez. Après le coup, ces entités ont même augmenté leur financement à ces mêmes putschistes, ce qui reconfirme leur engagement avec eux et leur intention de continuer l’effort pour renverser Chavez.

Nous pourrions aussi parler du rôle du Pentagone et des militaires étasuniens qui ont entrainé les putschistes, les ont équipé avec de l’armement et encouragé leur action.

De quelle façon l’ambassade nord-américaine à Caracas poursuit-elle son ingérence ?

L’ambassade des États-Unis au Venezuela est très active. Aujourd’hui, sa principale stratégie est la subversion. Cela se manifeste par le financement de la USAID, la NED, el IRI, la NDI, el Freedom House, CIPE, etc, à des groupes de l’opposition, mais il y a aussi une tentative de pénétration des secteurs et communautés chavistes. Cette dernière tactique est une des plus dangereuses et efficaces. En 2005, l’ambassadeur des USA d’alors à Caracas, William Brownfield (il est maintenant ambassadeur en Colombie) a commencé à ouvrir ce qu’ils appellent les "American Corners" dans différentes villes vénézuéliennes. Actuellement, ils sont à Maracay, Margarita, Barquisimeto, Maturín, Lecherías et Puerto Ordaz. Ce sont de petits centres de propagande et de conspiration qui servent de cellules pour recruter et réunir l’oposicionismo. Le gouvernement vénézuélien n’a pas encore pris de mesures concrètes pour éliminer cette initiative illégale (elle viole la Convention de Vienne puisqu’il s’agit de sièges consulaires sans autorisation du Ministère des relations extérieures).

La CIA et le Département d’État entretiennent plusieurs façades dans le pays, comme ils le font toujours. Nous avons la Development Alternatives, Inc (DAI), corporation étasunienne ayant son siège dans le secteur El Rosal de Caracas, qui fonctionne comme filtre de l’argent de la USAID pour les secteurs d’opposition. Il y a aussi l’Instituto de Prensa y Sociedad qui fait partie du réseau de Reporters sin frontières (RSF), qui reçoit des fonds de la NED, de USAID, de la CIA, etc., pour exécuter leur politique néo-libérale, pro-étasunienne et tenter d’accuser le gouvernement vénézuélien d’être répressif et de violer les droits de la libre expression et de la presse libre.

Avec la Freedom House et la USAID, ils financent les leaders et les mouvements étudiants de la droite, et les envoient à Belgrade s’entrainer avec les experts de la Révolution Orange (Ukraine) et d’autres supposés processus pour « renverser les dictateurs ». Il y a peu de temps, l’Institut Cato, "think tank" de la droite néo-libérale qui conseille le gouvernement Bush et reçoit le financement de Exxon Mobile et Phillip Morris, a accordé un « prix » à l’étudiant vénézuélien de l’opposition Yon Goicochea, au montant de 500 000 dollars. Le prix qui porte le nom de "Milton Friedman", qui fut conseiller de Nixon, Reagan et Pinochet, et est l’architecte de la politique néo-libérale et de la doctrine de choc, sert à financer un nouveau parti politique de « visages frais » au Venezuela – un groupe de jeunes entrainés depuis 2005 par les agences étasuniennes qui ont eu de l’influence sur certains secteurs au cours de la dernière année. Ils croient que ce groupe pourrait arriver à être une force politique puissante pour ne pas appartenir à la vieille classe politique corrompue du pays. Nous avons cependant pu démasquer la grande majorité d’entre eux et démontrer leur relation avec Washington tout autant qu’avec les politiciens et l’élite qui gouvernait auparavant ici.

Avec la Mission spéciale de la CIA pour le Venezuela et Cuba (créée en 2006), nous savons que l’Agence est plus active que jamais dans le pays. Plus Chavez et la Révolution sont forts, plus grandes sont les ressources qu’ils consacrent pour les neutraliser.

Les résidus de différentes dictatures latino-américaines sont installés à Miami. Les Cubains batistiens dominent depuis des années la ville mais le nombre des antichavistes augmente sans cesse. Quelles sont tes observations à ce sujet ?

Miami n’est pas une vilaine ville. Malheureusement, les Cubains batistiens en ont pris le contrôle depuis des décennies et ils accueillent maintenant à bras ouverts les Vénézuéliens antichavistes, beaucoup d’entre eux putschistes. On parle de Westonzuela, une zone de la banlieue de Miami où vivent les Vénézuéliens auto-exilés.

Je pense qu’ils sont totalement dissociés de la réalité tout comme ces Cubains qui continuent à vivre dans les années 50. Ils sont agressifs de loin et prétendent conspirer mais je ne crois pas qu’ils représentent une menace sérieuse contre notre Révolution. Ils font leur tapage là-bas et travaillent avec les congressistes cubano-américains tout autant qu’avec le débranché Connie Mack, en tentant de sataniser le président Chavez et la Révolution. Leur dernière initiative a été de placer le Venezuela dans la liste des pays terroristes du Département d’État. Malgré les pressions qu’ils ont exercé et les contes qu’ils ont inventé sur un prétendu lien entre le gouvernement vénézuélien et des groupes terroristes, ils ont échoué : le Venezuela n’a pas été classé parrain du terrorisme. Mieux encore, plusieurs congressistes et membres de la société étasunienne ont rejeté cette initiative et, d’une certaine manière, cette communauté putschiste s’est retrouvée discréditée.

Bien sûr qu’il ne faut jamais oublier qu’ils continueront à conspirer et à inventer de nouvelles façons de déstabiliser le Venezuela, tout comme ils ont fait avec Cuba durant 50 ans. Et ils compteront sur l’appui de l’appui de la USAID, la NED et autres entités impériales, mai je ne crois pas qu’ils affecteront beaucoup les acquis de la Révolution. Ce sont de vrais tigres de papier.

John McCain se vantait récemment à Miami, devant un groupe de cubano-américains à qui il tentait de dire qu’il avait toujours été sensible à la situation de Cuba, qu’il se trouvait à bord du USS Enterprise face aux côtes cubaines durant la Crise des missiles. Qu’est ce qui retient ton attention dans la position de McCain sur le Venezuela, Cuba et l’Amérique latine ?

McCain mènerait une politique beaucoup plus hostile et agressive envers le Venezuela et Cuba, et envers les autres pays de l’ALBA, s’il parvient à se faire élire comme président des États-Unis. Son discours est déjà plus ponctuel envers la région et ne il ne cesse de mentionner comment il endurcirait la politique envers ce qu’il qualifie de dictatures et de menaces au Venezuela et à Cuba. Il va plus loin que simplement chercher les votes de la Floride. McCain est un homme de guerre et est un impérialiste pur dans le sens où il n’accepterait pas que les États-Unis perdent leur influence et leur domination dans leur cour arrière. Il souffre de ce même complexe qu’ont les autres Républicains avec Cuba et Fidel Castro, par exemple. Ceux-ci n’acceptent pas que Cuba a vaincu l’agression impériale et les cinquante ans de blocus et d’attentats. Ils continuent avec leurs attitudes mal élevées et infantiles qui ne leur permettent pas de passer à autre chose et d’accepter la réalité : l’empire le plus puissant du monde n’a rien pu contre la Révolution cubaine.

Alors, avec un McCain, nous serons pire encore qu’avec un Bush, et croyez-moi que cela est difficile à dépasser.

L’orientation des Démocrates n’est pas toujours évidente. Serait-elle tellement différente de celle de McCain et son clan ?

Je ne crois pas que ce soit bien différent, peut-être dans la forme, mais pas dans l’action finale. Les démocrates adorent utiliser la NED, la USAID et les autres entités au « joli visage » comme Freedom House ou l’Institut pour la paix, pour exécuter leurs politiques interventionnistes. Je crois qu’une ou un démocrate à la Maison blanche changerait peu la politique envers l’Amérique latine. Peut-être y aurait-il plus de dialogue mais je ne crois pas que l’ingérence cesserait. En outre, touts les candidats ont dit que le président Chavez est un dictateur et que leur administration, au cas où ils seraient élus, se concentrera davantage sur les « problèmes » de la région.

Rappelez-vous qu’il ne s’agit pas de qui occupera le fauteuil du bureau ovale mais bien de qui se trouve autour. Et cela ne change pas beaucoup qu’il soit démocrate ou républicain. Ce qui gouverne réellement les États-Unis, c’est le complexe militaro-industriel, les grands banquiers et les multinationales. Et eux ne quittent pas le pouvoir en novembre.

La visite récente de la SIP au Venezuela pour provoquer qui a récolté une avalanche de critiques montre que l’on peut contre-attaquer face à la diffamation médiatique. Tu es peut-être celle qui a le mieux dénoncé la guerre de propagande du nord envers le sud : quelle stratégie favorises-tu pour rendre plus efficace cette lutte contre les multinationales de l’information ?

C’est une lutte difficile parce qu’ils ont le pouvoir médiatique massif. Je crois pour cela qu’il nous revient d’être plus créatif avec nos stratégies. Nous devons usurper leurs espaces pour transmettre nos messages et nos vérités, et en même temps créer de nouveaux espaces qui soient aussi attrayants et simples que les leurs. Nous saturons parfois l’opinion publique avec des messages compliqués ou répétitifs qui utilisent un langage que beaucoup rejettent déjà.

Par exemple quand le gouvernement ici a décidé de ne pas renouveler la concession du canal RCTV, eux ont monté une bonne campagne de communication dirigée vers deux points principaux : la liberté de presse et le liberté du public à voir ce qu’il veut (dans ce cas, ses émissions favorites). Tout a été confus, on a dit qu’ils étaient putschistes, qu’ils ne payaient pas leurs impôts, ou qu’ils violent les droits de leurs travailleurs, etcetera. Laisse-moi te dire qu’au niveau international, notre message était peu entendu, tandis que le leur l’a été. Maintenant, si on avait encadré le sujet comme une bataille entre un média corporatif qui abuse du spectre radioélectrique contre un peuple (droit d’une corporation contre droit du peuple), nous aurions obtenu l’appui de centaines de mouvements sociaux et des mouvements alternatifs qui luttent pour la démocratisation des médias. Mais comme le message n’a pas été transmis clairement, nous n’avons pas eu l’appui de plusieurs alliés naturels.

Alors, il faut parfois penser « hors de la boite » comme disent les gringos, être créatifs et créatives, utiliser leurs outils mais en inventant quelque chose de nouveau. Utiliser davantage nos réseaux et alliés à l’extérieur pour communiquer et informer sur ce qui survient dans nos luttes et communautés. Nous avons besoin d’encourager la recherche et l’étude sur la communication et l’information comme champ de bataille. Je monte une fondation qui est un Centre d’études stratégiques sur des sujets liés comme l’ingérence, la sécurité, la défense de la Révolution, les menaces régionales aux pays de l’ALBA et, bien sûr, la guerre de l’information et de la communication. L’idée est de promouvoir la formation de ressources humaines, d’experts de ces sujets, pour ensuite encourager des politiques plus efficaces pour combattre les grandes menaces de l’impérialisme.

De manière plus personnelle, l’accession au pouvoir du président Hugo Chavez a, de façon évidente, marqué ta vie. Comment as-tu découvert le personnage, comment est-il apparu dans ta vie comme acteur de la vie politique vénézuélienne ? Comment as-tu vécu les heures du coup d’État ?

Le coup d’État, je l’ai vécu depuis New York, bien que la grève ou le sabotage pétrolier, je l’ai vécu à Mérida – c’était à l’époque de Noël et je visitais ma famille. Je suis parti du Venezuela, de Mérida, en 1998, après avoir vécu quasi cinq ans là-bas. J’ai vécu l’époque de la répression, de la suspension des garanties, sous Carlos Andrès Pérez, puis Caldera. Je sais comment était le pays avant de la Révolution et, croyez-moi, que les choses ont changé profondément pour le mieux-être de tous.

Puis, quand Hugo Chavez l’emporte, nous avions tous l’espoir de changements, mais personne ne savait exactement comment cela allait se manifester dans la vie réelle. Plusieurs peuvent dire de jolies choses et captiver le public avec des paroles, mais peu changent et améliorent les choses avec leurs actions. Chavez a démontré qu’il était différent quand il a lancé le processus de l’assemblée constituante. Je me suis intéressée depuis New York à ce processus. Je finissais mon doctorat en droit international et en droit humains internationaux. J’ai commencé à observer davantage la politique de Chavez et les changements qui se produisaient dans le pays. Les attaques des médias qui commençaient contre son gouvernement, ont retenu mon attention quand la nouvelle constitution a été approuvée par referendum national en 1999.

Au moment du coup d’État, j’étais si loin que je pleurais parce que je ne pouvais faire davantage pour aider les amis et les victimes de cette atrocité. Je me souviens de l’appel que nous avons reçu depuis Mérida, où on nous racontait que l’on avait "sorti" Chavez. Nous ne pouvions y croire. Il n’y avait rien à la télévision gringa. Des heures plus tard, un bandeau sur CNN disait que Chavez avait démissionné après avoir ordonné une tuerie de manifestants dans la rue. J’ai appelé des amis, mais il était difficile de communiquer parce que les lignes étaient congestionnées. Ils m’ont conté après qu’il s’agissait d’un coup d’État et que les gens étaient dans la rue et que cela n’allait pas finir ainsi.

L’échec du coup, le sauvetage de Chavez et la révolution du peuple et des forces armées loyales, m’ont fait rentrer au pays. Quand j’ai terminé mon doctorat en 2003, j’ai commencé à travailler fortement avec la Révolution et j’ai commencé mes recherches en utilisant la loi FOIA pour découvrir le rôle de Washington dans le coup. Pour moi, c’était ma responsabilité comme citoyenne étasunienne d’utiliser mes connaissances et privilèges comme avocate pour obtenir justice. J’ai connu Chavez pour la première fois en janvier 2003, aux Nations Unies à New York. Il m’a signé une Constitution bolivarienne et il m’a dit que comme son frère s’appelait Adam (Adan), on aurait voulu qu’il soit Ève, mais il est né Hugo, et je dis tant mieux.

Après je l’ai vu de nouveau dans son avion quand il m’a invité à mon premier "Allô Président", en avril 2004. C’était le 11 avril 2004 et il m’a invité à présenter les documents qui prouvaient le financement des groupes de l’opposition de la part de la NED et du gouvernement des États-Unis. C’est peu après que j’ai décidé de consacrer ma vie entière à la recherche et à la lutte révolutionnaire, laissant derrière ma chère ville de New York et plusieurs choses qui étaient importantes et précieuses pour moi. Mais la lutte pour la justice sociale était encore plus imporante et c’était mon devoir de contribuer au maximum à ce processus.

On dit que Chavez t’a appelé la « Fiancée de la Révolution » - d’autres ont dit, avec un clin d’œil et un sourire, que tu étais le sexe-symbole de la Révolution bolivarienne – et tu es pour beaucoup la Pasionaria de ce processus. Étant à la fois nord-américaine et Vénézuélienne, qu’est-ce qui t’a amenée, aussi jeune, attrayante, talentueuse et promise à une brillante carrière à New York avec la gloire que cela comporte, à t’installer à Caracas et à jouer le tout pour le tout dans cette lutte ?

Ha ha, sexe-symbole de la Révolution ? Imagine, je n’ai même pas d’homme dans ma vie. Bon, ce sera sans doute que mon fiancé, c’est la Révolution. Ce qui est sûr, c’est que je suis mariée avec la lutte pour la justice. Ce qui est également certain, c’est qu’une fois, le président Chavez m’a appelé la « Fiancée de la Révolution », mais c’était lui, affectueux comme il l’est, reconnaissant mon engagement et ma passion envers le processus. Je ne crois pas que ce fut davantage.

Suis-je pour plusieurs la Pasionaria de ce processus ? Bon, passionnée, je le suis – il n’y a pas de doute là-dessus. Je me considère une combattante révolutionnaire engagée jusqu’à la mort dans la lutte pour la justice sociale. Cela signifie que pour moi, la lutte passe au dessus de tout. Pour d’autres, cela ne fonctionne pas bien dans leur vie personnelle, comme on peut l’imaginer. Autrefois, j’ai été mariée – avec un Vénézuélien dont je suis divorcée – j’avais un cabinet à New York, je gagnais bien ma vie, et il est certain que j’aurais pu profiter de cette opportunité, là-bas, dans le système capitaliste. Mais cela ne m’a jamais plu. J’ai rejeté l’establishment. Toute ma vie, depuis que j’ai pris conscience des injustices et de la possibilité de changer les choses, j’ai consacré ma vie à cela, coûte que coûte.

Mes premiers travaux ont été dans le domaine social et politique. J’ai été activiste de Greenpeace, puis j’ai défendu les droits des animaux. Plus tard j’ai opté pour les humains et commencé à étudier l’ingérence de la CIA et du FBI dans les mouvements révolutionnaires aux États-Unis comme en Amérique latine. Je me suis passionnée pour le sujet. Mes amis universitaires se souviennent de moi ainsi, et pour eux il n’est pas surprenant que je fasse ce que je fais aujourd’hui, J’ai toujours été ainsi. Bien entendu, j’ai été (et je suis) musicienne, chanteuse, et cela je le serai toute ma vie, mais pour moi la vie est toujours en mouvement, la forme change mais l’esprit demeure. Si je peux contribuer à la justice sociale en chantant, je le ferai, s’il me revient de le faire comme avocate en faisant des dénonciations et de la recherche, je le ferai aussi. Je ne me considère pas « commune », je vois la vie de l’extérieur mais je la vis de l’intérieur. Je crois à la sincérité, à l’honnêteté, au respect, à la loyauté et à l’amour. Plus que tout, je crois à la justice.

La Révolution bolivarienne pour moi est une révolution mondiale, une des plus importantes de l’histoire. Je me sens extrêmement fortunée de pouvoir être témoin et participante de ce processus. Il me semble que je suis née pour être ici, luttant pour la justice, dénonçant les ingérences et les violations de l’empire, contribuant de mon grain de sable à la lutte pour un monde meilleur.

Le Venezuela est ma patrie, tant de sang que de lutte. Mon grand-père et toute sa famille sont nés ici au Venezuela ; leur sang court dans mes veines et leurs racines se sont semées en moi dès la première fois où j’ai foulé cette terre magique, il y a plus de quinze ans. Je ne l’abandonnerai jamais. Attaquer le Venezuela et cette Révolution, c’est attaquer le plus profond de mon être, et je lutterai avec tout ce dont je dispose pour les défendre.

 

Chomsky : "Parler de souveraineté colombienne est une plaisanterie" (Interview par Eva Golinger)

 

Noam CHOMSKY, Eva GOLINGER

Caracas, 28 août. (Eva Golinger) ABN.- La visite de Noam Chomsky au Venezuela s’est produite à un moment historique, où de nombreux changements ont lieu en Amérique latine, des changements potentiels dans la relation des Etats-Unis avec les nations latino-américaines. Il existe actuellement d’importants conflits et tensions qui préoccupent beaucoup les latino-américains.

A ce contexte viennent s’ajouter la recrudescence des agressions au cours des derniers mois, le coup d’Etat au Honduras, l’intensification de la présence militaire en Colombie, avec l’occupation de plus de sept bases militaires, ainsi qu’un contrôle territorial au niveau militaire en Colombie, et enfin la réactivation de la quatrième flotte de l’armée qui a eu lieu l’an passé, mais qui est à présent utilisée dans ce contexte.

Le ton du discours avec le Venezuela s’est également durci : le pays est accusé de narcotrafic et de terrorisme. Par ailleurs, le budget militaire du Pentagone a été augmenté pour le Comamndo Sud dans cette région.

Eva Golinger (EG) : A présent que nous avons un président supposé progressiste à la Maison Blanche, allons-nous voir les attaques contre les mouvements progressistes se multiplier en Amérique latine ?

Noam Chomsky (NC) : Et dans le reste du monde. Mais ce qui se passe en Amérique latine existe depuis plus longtemps. Pendant longtemps les Etats-Unis ont tenu pour acquis qu’ils pouvaient contrôler l’Amérique latine. En fait, cela a été un principe basique de leur politique extérieure depuis leur origine comme république : une sorte d’aspiration, qu’ils sont parvenus à concrétiser au XXe siècle. Le Conseil de Sécurité Nationale, la plus importante entité de planification, l’a dit : si nous ne pouvons pas contrôler l’Amérique latine, comment pouvons-nous contrôler le reste du monde ?

Lors du coup d’Etat de Pinochet, Henry Kissinger a déclaré : "nous devons nous débarrassser d’Allende, ou nous allons perdre notre crédibilité dans le reste du monde." C’est la clé pour contrôler le monde. Evidemment une grande partie de l’économie américaine est basée sur l’investissement, ce qui est une sorte de pillage, depuis le XIXe siècle. Tout cela existe depuis longtemps et sous de diverses modalités : interventions militaires, coups d’Etat, agressions... Pendant le gouvernement de Kennedy, avec agression d’Etat, l’armée mettait en place des Etats sécuritaires dans le style nazi.

Puis la période néo-libérale est arrivée, et avec elle le contrôle de pays par des moyens économiques. Vers la fin des années quatre-vingt-dix, ce n’était déjà plus aussi courant, comme l’illustre le Venezuela, même si cela continuait dans de nombreux autres pays. Lentement les pays latino-américains ont commencé à sortir de cette longue période de colonisation sous ses diverses formes, qui remonte aux conquistadors espagnols et portugais,.

Ils ont ainsi commencé à s’émanciper du FMI, à payer et à restructurer leurs dettes, à se centrer sur leurs problèmes internes. Les Etats-Unis commençaient à perdre le contrôle : il fallait qu’il y eût une réponse. Celle-ci s’est développée à partir de la fin des années quatre-vingt-dix, avec deux fronts : un front militaire, et un autre prédominé par la promotion de la démocratie, ce qui est un euphémisme pour parler de soumission. Ces deux fronts, l’action militaire et la soumission, Obama ne fait que leur donner une continuité. Il ne fait rien de nouveau.

Si Obama semble différent de Bush c’est parce que, si l’on observe l’opinion publique, on voit que les porte-paroles du gouvernement accusent Bush de ne pas s’être préoccupé de l’Amérique latine, et disent que la région en a souffert. En fait, pour l’Amérique latine, il ne pouvait rien arriver de mieux : que les Etats-Unis dirigent leur attention vers d’autres régions. Mais Obama veut remédier à cette situation depuis une perspective progressiste libérale, en prêtant plus d’attention à l’Amérique latine, ce qui implique un retour à des politiques plus traditionnelles, à la militarisation et à la soumission.

Ce que tu mentionnes est un exemple, mais il remonte à de nombreuses années. Par exemple, l’entraînement de militaires latino-américains a connu une importante augmentation au cours des dix ou quinze dernières années, peut-être de 50% par rapport aux années quatre-vingt-dix. Et actuellement la présence militaire des Etats-Unis en Amérique latine est relativement plus importante que pendant la Guerre Froide. Pour la première fois, il y a plus d’officiers d’entraînement militaire que de consultants économiques. La stratégie a changé vers un effort pour reconstruire une structure d’intervention potentielle, et aussi pour la prétendue promotion de la démocratie.

EG : ...dont nous avons pu faire amplement l’expérience ici au Venezuela à travers la USAID, la National Endowment for Democracy, le financement de groupes d’opposition, et à présent avec la participation dans une campagne de contre-insurrection à l’intérieur des forces révolutionnaires qui soutiennent le gouvernement, pour tenter de les neutraliser.

NC : Oui, mais ce sont des politiques de longue date. En fait, il y a un siècle, les Etats-Unis ont initié une nouvelle phase de l’impérialisme, en devenant une puissance mondiale. Ils étaient déjà une puissance régionale, mais la conquête des Philippines, au XIXe siècle, a constitué un moment crucial. Ils ont tué des centaines de milliers de personnes, ont établi un contrôle militaire partiel, mais ils devaient contrôler le pays. Comment ? En développant une nouvelle forme de colonialisme, avec un Etat de surveillance très complexe, utilisant la technologie de pointe de l’époque pour miner les mouvements politiques, pour les désintégrer, pour promouvoir le factionnalisme.

Ils ont créé une force militaro-policière parallèle pour pouvoir employer la force quand c’était nécessaire. C’était quelque chose de très minutieux et complexe, et qui est en fait retourné à ses pays d’origine, les Etats de surveillance occidentaux : les Etats-Unis, l’Angleterre, depuis la Première Guerre mondiale, sont basés sur le modèle philippin. Et c’est encore le cas aujourd’hui. Les Philippines sont le seul pays d’Asie de l’est qui n’a pas participé à la rapide croissance économique des dernières décennies, et ils ont encore une force militaire terroriste, des violations des droits de l’homme...

Les techniques sont les suivantes : d’abord, si c’est nécessaire, mettre en place une force militaire interne, et ensuite collaborer avec les chefs d’Etat. C’est pourquoi ils cherchent à infiltrer les mouvements révolutionnaires, à inciter la séparation, à miner le pouvoir des autres groupes et à obtenir des avantages de leurs contacts avec le pouvoir impérial. Les britanniques et les français ont fait des choses similaires, mais les Etats-Unis l’ont fait avec plus de minutie, ce qui était nouveau dans l’histoire de l’impérialisme, et qui bien sûr s’est étendu à l’Amérique latine.

C’est pour cela qu’après chaque intervention, que ce soit à Haïti, en République Dominicaine, ou au Nicaragua, ils laissent le pays entre les mains de la Garde Nationale et collaborent avec les chefs d’Etat. La Garde Nationale n’est rien d’autre qu’une force de terrorisme d’Etat. La Garde Nationale haïtienne n’a jamais combattu contre un autre pays. Son armée se bat contre la population. C’est ce aussi qui s’est passé avec Somoza.

Dans les années quatre-vingt-dix, les Etats-Unis ont en partie perdu cette capacité, et elle est aujourd’hui reconstruite d’une autre manière. Mais c’est une vieille tradition. Et qui est bien antérieure. Il faut se rappeler que les Etats-Unis sont le seul pays au monde qui ait été un empire dès sa fondation. George Washington l’a décrit comme un empire dans l’enfance. Ils ont dû conquérir leur territoire national, ce qui est déjà de l’impérialisme – certes, ils n’ont pas eu à traverser des mers, mais à cette exception près, c’est de l’impérialisme ordinaire. Ils ont pratiquement exterminé la population, ont volé la moitié du territoire de Mexico. En 1898, ils ont commencé à s’étendre vers d’autres régions, mais le processus reste le même.

Il faut savoir qu’ils le font en toute honnêteté et qu’ils ont foi dans le caractère divin de leur mission. C’est un pays religieux et qui a toujours agi pour remplir la mission de la Divine Providence. George Bush parlait en ces termes. Obama n’a pas besoin d’utiliser les mêmes mots, il est plus sophistiqué. L’exemple le plus parlant est la première colonie des Etats-Unis, le Massachusetts. Sa charte de fondation date de 1629 et son blason représente un indien avec une lance pointée vers le sol et un parchemin sortant de sa bouche, qui dit "venez nous aider". Ainsi, quand les colons allaient là-bas pour leur quitter leurs terres et les exterminer, ils étaient convaincus qu’ils répondaient à cet appel au secours, et cette attitude a perduré jusqu’à nos jours.

Chaque agression, chaque tentative de soumission répond à la même inspiration. D’autres pays impérialistes comme la France ont une attitude similaire, mais dans la culture et les croyances américaines elle est bien plus enracinée. Il y a un important arrière-plan religieux, tout peut se justifier, au pire ils peuvent admettre qu’ils commettent des erreurs.

EG : C’est aussi une guerre psychologique, une manipulation de la réalité, pour parvenir à donner cette impression.

NC : Il faut comprendre qu’internement, c’est tout-à-fait accepté. Par exemple, on ne peut pas faire de commentaire critique sur n’importe quelle action des Etats-Unis. On loue beaucoup Obama par exemple pour être l’un des principaux critiques de la guerre en Irak. En quoi a consisté cette critique ? Il a dit que c’était une monumentale erreur stratégique. Il a assumé la même position que l’état-major allemand après Stalingrad. Ou celle des russes sur l’Afghanistan au début des années quatre-vingt.

Et quand c’est celle de nos ennemis nous n’appelons pas cela une critique, nous disons que c’est de la servilité au pouvoir. Mais dans notre cas, les libéraux, les progressistes, nous l’appelons opposition principale. Et on peut aller plus loin et rester à l’intérieur du cadre doctrinal basique. Cela vient de la manière dont on se perçoit, comme pleins de noblessse, comme chargés d’une mission divine de civiliser le monde, de l’élever à un plus haut niveau. La soumission et la militarisation deviennent alors primordiales. De fait, la gauche accuse Bush de ne pas s’être centré sur l’Amérique latine, de ne pas avoir rempli sa mission civilisatrice. Les actions d’Obama n’ont donc rien de surprenant.

EG : Et c’est un processus dont le rythme augmente rapidement.

NC : En partie pour ces raisons et en partie parce que les problèmes semblent plus pressants. La dénommée "marée rose" [multiplication des gouvernements de gauche et de centre-gauche élus en Amérique latine] est vue comme un véritable danger. Le gouvernement des Etats-Unis appuie en fait des gouvernements qu’il aurait renversé il y a quarante ans. Le gouvernement du Brésil, par exemple. Les politiques de Lula ne sont pas vraiment différentes de celles de Goulard au début des années soixante-dix, quand le gouvernement de Kennedy réalisa un coup d’Etat militaire et mit en place le premier Etat de sécurité nationale de style néo-nazi. Pourtant le Brésil est aujourd’hui un pays ami, parce que le spectre tout entier s’est tellement déplacé que les Etats-Unis doivent maintenant appuyer le genre de gouvernements qu’ils auraient auparavant renversés, et bien sûr tenter de soumettre les autres.

EG : Parlons de ce point en particulier, avec le thème de l’augmentation de la présence militaire américaine en Colombie, qui cause des tensions dans la région. Les gouvernements colombiens et américain soutiennent qu’il s’agit d’une affaire bilatérale, et non d’une occupation ou de l’établissement de nouvelles bases militaires ; que ce n’est qu’un accord de coopération pour la sécurité.

Mais nous savons d’autre part que, en plus des trois bases américaines du Plan Colombie et plus d’une douzaine de stations de radar, les Etats-Unis auront définitivement accès à sept bases, dont l’une, à Palanquero, qui leur donnera un accès à tout l’hémisphère - accès qu’ils n’avaient pas auparavant - grâce aux gigantesques avions militaires de charge de type C17. Par ailleurs, il existe ce que les Etats-Unis appellent la défense interne en pays étranger : l’entraînement, le commandement et le contrôle de forces arm&eacut

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