SÉKOU TOURÉ la conquête de l’espace publique à l’exercice du pouvoir politique

Sekou touré le 05/07/2009

Sekou touré

L’art oratoire Chez Sékou Touré

De la conquête de l’espace publique à l’exercice du pouvoir politique

par Alpha BARRY stagiaire post-doctoral au GRADIP, Chaire du Canada en Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie.

Introduction

Sékou TOURE est un homme qui a marqué de son empreinte l’histoire de la Guinée, autant par le rôle politique qu’il a joué dans la lutte pour l’indépendance de la Guinée que par la durée de son maintien, voire de sa “fossilisation” à la tête du pouvoir. Selon Sennen Andriamirado (1984 : 9) : ‹‹Par delà les guerres et tous les siècles confondus, il ne sera pas dit que Sékou TOURE aura plus traumatisé les Guinéens que ne les ont entraînés Soumaoro KANTE, Soundiata KEITA, El Hadj Oumar TALL et l'Almamy Samory TOURE. Certains peuples ont des destins exceptionnels. Sous Sékou TOURE, les Guinéens en ont connu un : le sien. Après Sékou TOURE, ils devront en forger un autre : le leur»

Titulaire d’un simple certificat primaire et élémentaire, mais autodidacte, Sékou TOURE est un homme au destin exceptionnel qui a su se hisser à la tête de la Guinée et au devant de la scène internationale à une période où l’Afrique vivait une situation de superposition de structures traditionnelles et coloniales. Cette situation était plus complexe encore pour la Guinée, héritière des grands empires médiévaux de l’Afrique occidentale, qui n’était qu’un vaste ensemble regroupant quatre régions naturelles distinctes, chacune avec son histoire, ses spécificités géographiques et humaines.

La réalisation de ce travail de recherche repose sur la tentative de trouver une explication possible du pourquoi et du comment de la ″réussite politique” de Sékou TOURE. En effet, face à l’ascension politique peu ordinaire de cet homme politique, des questions interpellent constamment le chercheur pour comprendre comment Sékou Touré a été propulsé sur la scène politique d’une manière fulgurante. Ces questions se posent si on tient compte du fait que rien ne présageait un destin exceptionnel pour cet homme politique au regard de son niveau d’études. A envisager le problème d’un autre point de vue, ces questions se posent davantage, quand on sait que la Guinée à l’époque, colonie française d’outre-mer, ne devait sa constitution en territoire qu’au hasard de la conquête coloniale. Pour cette raison, on ne pouvait pas parler de Nation, cette Nation étant encore de nos jours très fragile. Constituée de quatre régions naturelles, quatre types de population, chacune avec son histoire, ses coutumes, mœurs et institutions sociales, la Guinée est de fait la synthèse des empires médiévaux de toute l’Afrique Occidentale.

On peut alors se demander comment, à cette époque et dans ces conditions, Sékou TOURE a réussi à réunir la Guinée et les Guinéens dans toutes leurs diversités dans un même programme d’action politique, de façon à ce que des treize colonies françaises d’Afrique, la Guinée soit la seule nation à voter NON au Général de GAULLE.

C’est dans la tentative d’apporter une certaine réponse au pourquoi et au comment évoqués précédemment, que nous avons avancé l’hypothèse d’une relation possible entre réussite politique et mode d’énonciation du discours par Sékou TOURE. Cette hypothèse s’inscrit dans la problématique plus large de la relation entre le pouvoir du discours et les discours du pouvoir ; autrement dit sur l’idée de l’existence d’un lien entre le discours et les effets que celui-ci exerce sur les auditeurs.

Pour observer cette relation dialectique, il était nécessaire de constituer un recueil de 24 discours prononcés par Sékou TOURE au cours de ses vingt-six années de pouvoir.

 

1. Le choix du corpus

 

Malgré l’énorme quantité de discours que Sékou TOURE a prononcés durant sa vie, la constitution du corpus n’a pas pour autant été facile. En dehors de quelques-uns qui circulent sur le marché et qui sont commercialisés en cassettes audio ou vidéo, l’accès aux archives publiques et à celles de personnes privées n’est pas aisé. Nous avons cependant réussi à constituer une banque de données de vingt-quatre discours qui couvrent les vingt-six années de pouvoir de Sékou TOURE, c’est-à-dire de 1958 à 1984. Deux critères de base ont orienté le choix de ce corpus, d’une part la perspective historique, de l’autre le choix ciblé des discours. Dans le premier cas, l’option diachronique offre la possibilité et l’avantage de favoriser l’observation d’un certain nombre de variables et évite au travail de se circonscrire à un corpus réduit à partir duquel les conclusions risquent de n’être que parcellaires. Le second critère qui concerne le choix de certains discours par rapport à d’autres, est une modalité de sélection que nous avons établie à partir de la consultation de fichiers biographiques. Nous avons privilégié les discours qui ont été prononcés à l’occasion de grands événements qui ont marqué de façon particulière l’histoire et la vie du peuple guinéen.

 

1.1. Les situations historiques d’énonciation des discours-objets d’analyse

 

L’ensemble du matériel d’observation, présenté ci-dessus, est constitué de discours institutionnels que le président Sékou TOURE a prononcés au cours de cérémonies officielles. Ce matériel discursif présente théoriquement une grande diversité quant à ses conditions d’énonciation, ses formes et ses référents. La présentation de ce corpus nous a permis de constater que ce qui paraît hétérogène du point de vue des conditions de production et de la durée dans le temps, est un discours unique qui s’habille des couleurs de la situation et se répète. Anciens et nouveaux discours semblent constituer les mêmes paroles dites et redites dans une chaîne de recommencement perpétuel. Le caractère statique de la ligne politique, les objectifs et la démarche poursuivis par l’orateur expliquent l’unicité de ces discours. La constance repose aussi sur le fait qu’il s’agit du même énonciateur qui prononce différents discours au cours des mêmes cérémonies officielles et en face des mêmes auditeurs.

 

1.1.1. Les fêtes nationales

 

La vie politique guinéenne était constamment animée par des fêtes qui servaient à réchauffer l’atmosphère publique. Ces fêtes nationales annuelles sont les suivantes : 9 février, fête des femmes à l’honneur de Mbalia CAMARA, militante du parti qui a été assassinée au cours des luttes politiques ; 1er mars, anniversaire de la création de la monnaie guinéenne ; 26 mars, anniversaire de la création du mouvement de la jeunesse, JRDA ; 14 mai, anniversaire de la création du PDG, Parti Démocratique de Guinée ; 2 août, anniversaire du déclenchement de la révolution culturelle socialiste, fête de l’école guinéenne ; 28 septembre, anniversaire du référendum du NON à de GAULLE ; 2 octobre, fête de l’indépendance ; 22 novembre, fête de l’armée guinéenne, anniversaire de l’échec du débarquement des mercenaires.

A ces nombreuses fêtes nationales s’ajoutent les fêtes religieuses, le jour de l’An et autres fêtes internationales, comme celle du 1er mai, fête internationale du travail, celle du 25 mai, anniversaire de la création de l’OUA et les visites officielles. Ces différentes cérémonies qui faisaient l’objet de la mobilisation de tout le peuple, plongeaient le pays dans une constante atmosphère de fête, comme si tout était en ébullition et que le pays tout entier vibrait au rythme d’un militantisme révolutionnaire. Jacques VIGNES (1984 : 16-17) souligne que ces festivités quotidiennes visaient à : ‹‹(...) faire du peuple une sorte de bloc homogène à diriger sans à-coup (...). Et l’on ne peut s’empêcher de penser que, sous le régime de Sékou TOURE, la Guinée tout entière était devenue une sorte d’immense théâtre où les acteurs inconscients interprètent une pièce à laquelle ils ne comprenaient rien. C’était un monde du spectacle, réglé à la manière de ces ballets où les Africains sont maîtres. Au baisser des rideaux, si l’on ose dire, chacun applaudissait la performance, sans bien voir que l’histoire qui venait d’être racontée, n’avait aucun rapport avec le foisonnement du réel. Sans s’apercevoir en fin de compte qu’on lui jouait toujours la même pièce, avec prière d’applaudir à tous les tableaux, puisque c’était le P.D.G. qui tout à la fois dirigeait l’orchestre, assurait la mise en scène, réglait les danses et les chœurs, et avait écrit le scénario›› .

Chacune de ces fêtes était l’occasion d’un discours présidentiel. On peut aussi remarquer la coïncidence d’une fête nationale avec les travaux d’une session du Conseil National de la Révolution (CNR) ou d’un congrès, qui sont les deux instances politiques du PDG, à titre d’exemple, on peut citer le discours d’ouverture du dixième congrès tenu, le 29 septembre 1976, qui est consécutif à la célébration de la fête du 28 septembre c’est aussi le cas pour la quarante-cinquième session du Conseil National de la Révolution au mois de mai 1980.

 

1.1.2. Les cérémonies officielles

 

Sur les vingt-quatre discours que nous avons recueillis, dix ont été prononcés au cours d’une cérémonie d’ouverture officielle ou de clôture de travaux d’un conseil de l’éducation, d’un conseil national de la révolution, d’un conseil syndical ou enfin d’un congrès.

 

1.1.3. Les événements politiques

 

Survenant dans la vie de la nation, les événements politiques, peuvent imposer au président la proclamation d’un discours. Tel est les cas du premier et deuxième appel à la nation, le 22 novembre 1970, appels consécutifs au débarquement des mercenaires dans la capitale guinéenne, et de la révolte des femmes survenue le 27 août 1977.

 

1.1.4. L’amorce d’un programme d’action politique

 

La mise en route d’un programme de lutte politique correspond à la tenue d’une série de discours qui peuvent couvrir toute une année. Pour cette catégorie de conditions d’énonciation, nous avons recueilli les discours de la loi cadre de 1964 qui sont identiques aux discours à la charte de février 1975. En 1976, le programme de lutte politique qui a dominé l’actualité portait sur le thème du “racisme peulh”. D’une année à l’autre, la Guinée était secouée par sa dominante politique, et le thème de ses discours, mais tous ces événements se rejoignaient comme si tous les discours étaient fabriqués à l’aide d’un même moule.

On peut enfin remarquer, d’une part les discours qui sont prononcés directement devant le peuple, ils sont les plus nombreux, et de l’autre, trois discours qui sont adressés au peuple par le canal de la radiodiffusion nationale. Enfin, un seul des discours a été prononcé à l’étranger, c’est celui tenu à Paris.

 

1.2. Les instruments techniques d’analyse

 

Le recueil d’un corpus de discours tenus au fil des vingt-six années du pouvoir du premier président de la Guinée nous a permis de constater, que le réglage de l’activité discursive de Sékou TOURE est caractérisé par la présence constante dans son discours de traces des dires déjà énoncés à d’autres occasions analogues. À ce procédé de relations interdiscursives s’ajoute celui de la répétition de mots et d’expressions stéréotypées. Dans le but d’étudier ces phénomènes énonciatifs, nous avons jugé utile l’utilisation de deux outils d’analyse : des logiciels de quantification lexicale d’une part et le sonagraphe de type Kay 5500 d’autre part. Les premiers instruments permettent de faire l’analyse statistique par le calcul de la fréquence des occurrences, des cooccurrences et l’analyse factorielle des correspondances.

Le recours au sonagraphe s’explique par le fait que cet outil permet de faire l’analyse de la parole en temps réel et offre la possibilité d’une meilleure approche de la structure rythmique du discours de Sékou TOURE dans lequel, il semble en effet, qu’ordre, répétitions, harmonie, constituent la trame des énoncés dont la ponctuation rythmée est un procédé mnémotechnique de captation de l’attention des auditeurs et d’ancrage du cognitif dans leur mémoire. L’analyse porte sur trois paramètres acoustiques : la durée, l’intensité et la fréquence fondamentale de la voix. L’utilisation du Sonagraphe comme instrument d’analyse de la voix trouve tout son intérêt, surtout quand on sait que ce n’est pas toujours la matière qui donne de la valeur au discours, mais la manière de l’énoncer. Les mesures acoustiques permettent de mieux rendre compte de la manière par laquelle cet orateur a su utiliser à bon escient sa voix pour donner à sa parole plus de vigueur.

Avant de passer à la phase de l’analyse proprement dite, il était nécessaire de présenter Sékou TOURE, orateur et homme politique.

 

1.3. Sékou TOURE, l’orateur et l’homme politique

 

Présenter Sékou TOURE sans parler de ses discours serait passer sous silence l’un des aspects les plus importants de sa personnalité. De Sékou TOURE on retient un goût du discours et une habilité dialectique frappants. Dans un vocabulaire du type marxiste, où reviennent fréquemment les termes de révolution, de lutte contre l'impérialisme, de socialisme, de conte révolution, de lutte des classes ; etc., se trouvent véhiculées quelques idées-forces d'une idéologie. Dans une improvisation vibrante, il s’acharnait jusqu'au bout contre son adversaire. Son discours ressemble souvent à un cours de philosophie appliquée. L’intensité sonore de ses discours fait encore un sujet de débat dans l'opinion politique, d’autant plus que le président Sékou TOURE avait pris l’habitude d’y traiter de n'importe quel problème guinéen.

C'est dans la cité charnière de Faranah, à la jonction entre la savane mandingue, le Fouta Djallon et la Guinée Forestière qu'est né Sékou Touré. Bâtie sur la rive du fleuve Niger, non loin de sa source d'ailleurs, Faranah est une ville de plaines. Malgré les incertitudes, la plupart des biographes situent dans les environs de 1922 la date de sa naissance. Comme il est de coutume dans les familles musulmanes, il commence par l'école coranique, afin d'exercer sa mémoire à retenir quelques versets coraniques indispensables à la pratique de la prière. Il est par la suite scolarisé à l'école française. Après ses études primaires, il est orienté à l'école professionnelle Georges Poiret à Conakry. Renvoyé de cet établissement une année plus tard, dit-on, pour cause d’indiscipline, il passe d’un métier à l'autre pendant deux ans afin de subvenir à ses besoins. Autodidacte, il suit des cours par correspondance. Ce qui lui permet en 1940 d'être recruté à la Compagnie du Niger français. A la suite d'un concours, il devient en 1941 commis aux services financiers des PTT de Conakry. Très tôt, il se fait remarquer en fondant le 18 mars 1945, le premier syndicat de Guinée, celui des employés des PTT.

Par un geste audacieux, il organise, à partir du 20 décembre 1945, la première grève qui paralyse pendant 15 jours le fonctionnement des PTT de la Guinée. Ayant compris très tôt la force que représente le mouvement syndical, il en fait une arme de lutte, au moment où ses pairs africains organisent leur parti. C’est ainsi qu’il crée en mars 1946, l'Union Territoriale des Syndicats de Guinée (USTG) dont il est le secrétaire général. En 1948, il est affecté au Trésor où il crée le 21 juillet 1948, le syndicat des trésoriers de Guinée.

S'étant à nouveau fait apprécier, Sékou Touré est élu secrétaire général du comité de coordination des syndicats CGT de l'Afrique Occidentale Française (AOF) et du Togo. Dès mars 1946, il participe au congrès de la CGT à Paris. Pour avoir organisé la grève des cheminots de l'AOF en 1946, il fait partie des onze délégués guinéens qui participent à la création du RDA (Rassemblement Démocratique Africain) à Bamako. De retour en Guinée, il oeuvre pour la création de la section guinéenne du RDA, le 14 mai 1947. En 1947, il est révoqué de ses fonctions et fera un bref séjour en prison.

En 1951, il prend la direction du PDG et devient l'un des trois plus actifs dirigeants territoriaux. A cette époque, la position prépondérante est occupée par Yacine DIALLO et Diawadou BARRY. Selon Jean Lacouture (1961 : 327) «C'est précisément le moment- 1953 – où surgit et s'affirme sur le devant de la scène africaine, le chef qui va donner son "punch" au mouvement de revendications guinéen et, d'évolutions en volte face de l'État, puis de son propre parti, muer cet effort révolutionnaire au sein du cadre français en lutte de type nationaliste et en défi lancé par la bouillante Afrique à la vieille Europe» .

Après une grève générale pour l'application totale et immédiate du code du travail, il émerge soudain et devient un grand leader. Face à l'épreuve de force, l'administration coloniale sera contrainte de céder. Après cette grève de 72 jours, Sékou TOURE devient brusquement une "figure africaine" en prenant appui dans le syndicalisme. Cet instrument de puissance devient pour lui un moyen des plus efficaces, une force constituée pour s'assurer un contrôle des masses. Ce qui pour lui justifie le mariage qu'il a su efficacement entretenir entre son parti, le PDG, et les organisations syndicales. C’est ainsi que la bonne corrélation entre lutte syndicale et politique va engendrer sa réussite. En novembre 1955, il est élu maire de Conakry et député de Beyla aux élections du 2 janvier 1956.

A partir de cette période, c’est le syndicaliste, le leader guinéen qui, mêlant la lutte politique au mouvement syndical, participe au congrès général des travailleurs de Cotonou en janvier 1957, au cours duquel est créée l'Union Générale des Travailleurs d'Afrique Noire (UGTAN). Cette organisation syndicale s'écarte de la CGT (syndicat métropolitain) pour répondre aux aspirations africaines. Dès ce moment s'affirme la personnalité de Sékou TOURE qui consacre à la Guinée son temps et son énergie. Ce qui lui permet d'asseoir les bases de son parti en éliminant systématiquement tous ses adversaires. Il organise son parti et procède à l'encadrement des travailleurs. La loi-cadre votée par Gaston DEFFERRE en 1956 lui ouvre la voie pour la mise en place d'un gouvernement semi-autonome, dont il est le vice-président. Cette position privilégiée, il l'a acquise de haute lutte en concentrant ses efforts de mobilisation plutôt en Guinée, pour s'adjuger le contrôle total de la vie politique. Sitôt devenu vice-président, il s'attache à la réalisation de trois projets : africanisation des cadres, suppression des derniers vestiges de la chefferie et industrialisation.

De 1954 à 1958, la Guinée est le théâtre de luttes politiques et tribales des plus sanglantes. Évoquant cette situation J. Lacouture (1961 : 335) rapporte que : «(...) tous les moyens étaient bons : cases incendiées, militants matraqués, meetings dispersés (...). Un Français au maintien d'ordre nous affirmait à Conakry en août 1958 que sur les treize pelotons de gendarmerie dont il disposait, pas un n'avait pu se reposer plus de deux jours de suite entre 1955 et 1957» .

Pour accéder au pouvoir, il écrase tout d’abord l'opposition, il procède ensuite à l'encadrement politique et policier. Enfin, il parachève son travail par l'endoctrinement des masses. Pour cela, il recourt à l’idéologie de la révolution, car, l'intérêt qu'il porte au marxisme ne fait aucun mystère. En septembre 1957, Sékou TOURE assiste au troisième Congrès du RDA à Bamako où il réussit à entrer dans le bureau exécutif comme 1er vice-président. Le discours qu'il prononce à ce congrès et ses interventions poignantes au cours des débats, lui apportent une grande audience. A cette époque, «Sékou TOURE ne "voit" pas encore la Guinée, et semble ne lutter que pour l'Afrique ». (LACOUTURE 1961 : 341).

Animée d'un nationalisme africain, la politique du leader guinéen est orientée plus vers l'unité africaine que sur l'indépendance. L'année 1958 s'amorce avec une nouvelle étape et un nouveau ton. Les mouvements pour l'indépendance s'accélèrent et Sékou TOURE trouve ses mots "droit à l'indépendance", dans le discours prononcé par le Général de GAULLE à Brazzaville lors de sa tournée africaine. Le 25 août de GAULLE est reçu à Conakry ; retraçant l’événement, J. Lacouture écrit (1961 : 349) : «Ce fut plus multicolore, plus sonore, plus "africain" encore, plus scintillant et bondissant. Mais on avait l'impression que la clameur était mesurée par un ingénieur du son, l'acclamation par un dynamomètre, (...) et pourtant, c'était très beau et quand même touchant».

C'était, dit-on, pour montrer que le pays faisait un bloc derrière Sékou TOURE et que la Guinée, c'était lui. C'est ce jour que le destin des relations franco-guinéennes s'est joué, des relations conflictuelles que l'on a coutume d'appeler "l'histoire des deux "NON". En effet, le 28 septembre 1958, la Guinée avait massivement rejeté le projet de communauté que proposait le Général de GAULLE. Après la proclamation de son indépendance, la Guinée insistait auprès du gouvernement français pour le rétablissement de ses relations avec la métropole. L'échec des négociations ayant entraîné une crispation des positions, le résultat de la confrontation entre deux prises de positions resta catégorique. La rupture fut consommée à partir du discours de Sékou TOURE, le 25 août 1958, qui, devant son hôte, adopta une position tournée vers la foule ; décrivant l’atmosphère qui régnait le 25 août 1958 quant Sékou TOURE avait pris la parole, J. Lacouture (1961 : 350) écrit : «(...) Le ton âpre, passionné, polémique, les "ports de voix", l'attitude altière de Sékou TOURE et plus encore l'écho que lui faisait la masse groupée au fond de la salle, en firent une philippique» .

A la suite de l’intervention de Sékou TOURE, le Général de GAULLE qui écoutait cette harangue, dont le public faisait un réquisitoire, en ressentit un lourd malaise. Les mots qui venaient d'être martelés lui paraissaient comme des pierres jetées à la figure de la France. Il en résulta une prise de position de rupture avec la Guinée.

Le soir du 28 septembre, une réponse avait été formulée par les Guinéens : ce "NON" qui allait heurter profondément la majorité des Français. C'est alors que commence l'histoire du second "NON", celui de la France à Sékou TOURE. Au lendemain du vote massif du 28 septembre 1958, Sékou TOURE va s'efforcer de renouer avec la France. Mais c'est au tour de la France de choisir, et elle choisira la rupture. A la suite de la blessure profonde qui était ressentie du côté français, une grave crise venait d'intervenir dans l'histoire de la France et de la Guinée. Selon J. Lacouture toujours, les «deux "NON", celui du mois de septembre formulé par la Guinée, celui d'octobre et de novembre exprimé par la France, n'ont cessé de faire écran entre les deux pays. Que de passion, de part et d'autre, dans une aussi grande affaire!» (Ibidem 369)

 

1.4. Résultats

 

C’est en mettant en jeux les outils théoriques d’analyse, les instruments techniques d’analyse et les discours-objets d’analyse, que nous avons déterminé le mode de fonctionnement et les configurations discursives de la parole politique de Sékou TOURE.

En effet, si Sékou TOURE a réussi, aux dépens de ses adversaires politiques, à occuper la scène politique guinéenne, à exercer un pouvoir absolu sur les Guinéens pendant vingt-six ans, c’est qu’il avait trouvé un outil efficace d’emprise sur les masses populaires. La “réussite politique” de Sékou TOURE est due à la manière dont cet orateur a exploité judicieusement les ressources de la parole pour assurer sa suprématie sur le champ de la conquête et de l’exercice du pouvoir. C’est à ce niveau qu’on retrouve la relation entre parole et pouvoir. La parole se présente comme un instrument d’exercice du pouvoir, elle entretient avec le pouvoir des liens immémoriaux qui se sont peut-être tissés différemment d’une époque à une autre. Cette différence de nature ou de société n’a ni affecté la solidité de ces liens, ni leur essence réelle, ni encore les effets produits résultant de l’interaction parole du pouvoir / pouvoir de la parole.

Du temps où s’enseignait la rhétorique au développement spectaculaire que connaît les mass médias de nos jours, la parole a toujours servi d’outil d’exercice du pouvoir. La stabilité d’une telle relation qui a défié tous les âges, nous amène à parler de complémentarité. Celle-ci montre qu’il ne suffit pas de prendre le pouvoir pour s’assurer le monopole du champ de la lutte politique, mais il est nécessaire avant tout d’occuper l’espace communicatif afin de mieux exercer le pouvoir de la parole. L’un et l’autre pouvoir étant les deux faces d’une même réalité, aucun pouvoir ne peut s’exercer sans l’autre. Nul régime ne rend mieux compte du télescopage ou de la projection entre parole et pouvoir que celui de Sékou TOURE. En effet, dans un pays où le pouvoir s’exerçait à l’aide des mots, le discours faisait partie de la vie quotidienne des populations. C’est pourquoi, la parole, mouvement produit dans une idéologie, a occupé une place centrale dans le champ des relations sociales entre les individus. C’est en effet, la parole qui imprimait son rythme au quotidien des Guinéens car elle occupait à la fois l’espace et le temps qui constituent les dimensions essentielles de la vie sociale.

En donnant à la parole tout le pouvoir de représentation des rapports sociaux, Sékou TOURE a fait de celle-ci l’essence même de son pouvoir. La force de la parole de Sékou TOURE tient à son mode de fonctionnement et à ses configurations.

 

1.4.1. Le mode fonctionnement

 

Le fonctionnement du discours de Sékou TOURE repose sur un dynamisme énonciatif qui se manifeste par la mise en mouvement des forces vives. Celles-ci prennent des formes différentes et revêtent des figures variées. Ce dynamisme énonciatif suit une progression en trois étapes.

Dans une première étape, l’orateur installe dans son discours une situation conflictuelle entre les trois protagonistes de la communication. A travers ce clivage social, Sékou TOURE met en scène le discours : il se présente en héros traqué, ce qui suppose l’existence d’un adversaire invisible qu’il faut identifier et mettre hors d’état de nuire.

Dans une relation de cause à effet, la menace qui pèse sur le leader présuppose l’existence d’un danger réel qui guette toute la société guinéenne. En brandissant le spectre de ce danger qui risque d’affecter la stabilité et l’équilibre social, Sékou TOURE désigne un coupable intérieur. Celui-ci est la ramification d’un vaste réseau de complot ourdi contre sa personne et son régime révolutionnaire. L’ennemi intérieur - le bout de la chaîne - est un agent d’exécution qui reçoit des ordres de la part des pays voisins : les représentants du néocolonialisme. Ces derniers sont présentés par l’orateur comme courroie de transmission entre agent d’exécution et bureau de conception. En effet, les pays africains assurent la liaison entre l’impérialisme qui conçoit et dirige à distance les complots et la cinquième colonne qui les exécute.

En entretenant cette situation conflictuelle, l’orateur crée au sein des populations la psychose d’une menace permanente qui pèse sur la tête de chacun. De cette mise en scène discursive, l’orateur tirait profit d’une mobilisation des masses populaires, mues par des sentiments très forts de patriotisme autour de leur président. C’est cette stratégie qui a permis à Sékou TOURE de se maintenir à la tête du pouvoir, tout en ayant le soutien du peuple qui se mettait dans le devoir de défendre la vie de son guide menacée.

Dans la deuxième étape du dynamisme énonciatif, l’orateur crée un cercle discursif à l’intérieur duquel il place tous les NOUS-PEUPLE, ce qui correspond à une expulsion des ILS-ADVERSAIRES. En rejoignant le peuple - masse individuelle - orateur et auditeurs se constituent en force de lutte. La communauté des NOUS se transforme dans ce cas en un individu collectif : le TU/JE. Dans cette situation, nous n’avons plus affaire à un clivage social en trois acteurs, mais à deux protagonistes de la communication : l’individu collectif qui affronte les adversaires.

La troisième étape correspond à une finalité, -celle de fondre la société dans une conscience unique- : la Révolution. Dans cette situation, l’orateur incarne le peuple, il n’est plus un homme ordinaire, mais un individu mythique qui transcende la société et devient Responsable suprême de la Révolution. Cet individu semble avoir une existence idéelle. Il se rapproche de Dieu dont la parole vient d’ailleurs et se répand avec force. On peut voir dans un tel fonctionnement énonciatif l’explication la plus plausible que l’intensité oratoire de la parole de Sékou TOURE ne correspond pas à celle d’un homme normal qui parle habituellement, mais d’un orateur divin proférant des paroles du fait de son autorité.

En se faisant passer pour un Dieu, Sékou TOURE a cultivé chez les Guinéens l’illusion que leur président n’était pas une personne ordinaire, mais un être supérieur qui avait le regard sur tout, qui pouvait tout prévoir et tout contrôler. C’est la culture d’une telle croyance qui a fait de Sékou TOURE non pas un président aimé, mais un homme vénéré. Dans ces conditions, il suffisait au président d’embrayer son discours dans la rumeur publique pour que le peuple croit en l’imminence d’une attaque de la part des ennemis.

Les trois étapes du dynamisme énonciatif que nous venons de présenter se retrouvent à tous les niveaux du discours de cet orateur politique. On peut observer, par exemple, qu’au niveau du rituel de l’énonciation du discours, les slogans polémiques correspondent à la première étape. L’orateur s’adresse, en effet, à ses auditeurs pour les inciter à l’action contre les ennemis. Les slogans, éloge du peuple, correspondent à l’idée que tout est au peuple et pas de peuple sans son président. Les slogans échos qui rendent compte d’une relation parole / écho de la même parole entre la voix de l’orateur et celle correspondant à l’idée d’une incarnation.

Du point de vue des instances énonciatives, on peut retenir que le TU/JE (peuple-homme) correspond à la deuxième étape et que le NOUS, forme transcendantale du JE est d’une autre manière l’homme-peuple. C’est autant dire que si on peut parler de clivage du sujet, de dédoublement énonciatif, ou d’oscillation référentielle, toutes ces figures du JE rendent compte des modifications qui apportent différentes valeurs au sujet énonciateur. Celles-ci constituent des formes de masquage de l’orateur qui se construit dans le processus de production discursive transcendance et légitimité. A l’horizon de tout le dynamisme énonciatif qu’affiche le discours de Sékou TOURE se dessine la tendance au monolithisme politique qui caractérise le régime à parti unique entretenu par cet homme pendant des années à la tête du pouvoir.

On peut en déduire que le discours de Sékou TOURE est un prisme où se reflète l’antagonisme de la lutte politique des acteurs sociaux. Le système des embrayeurs, en tant que trace énonciative de référence aux protagonistes de la communication montre, on ne peut plus clairement, l’altérité qui domine les débats politiques. C’est dans cette situation conflictuelle entretenue dans son discours, que l’orateur, sujet en perpétuelle mutation, passe régulièrement de l’individu linguistique potentiellement responsable suprême de la révolution, au sujet politique qui incarne la communauté et enfin au sujet universel. Sujet clivé ou feuilleté, tous les qualificatifs sont bons pour désigner les multiples transformations du sujet énonciateur qui, tout comme dans une galerie de masques semble revêtir plusieurs costumes différents pour présenter à chaque nouvelle apparition un autre visage. C’est ce qui fait de Sékou TOURE un sujet énonciateur qui, à l’image d’un germe pronominal, est difficile à saisir à partir de coordonnées claires. En effet, tout se représente comme si à chaque étape, Sékou TOURE avait tendance à brouiller les pistes de l’analyste qui voudrait montrer la face cachée des nombreux visages d’un sujet politique se construisant une identité symbolique où fiction et réalité se confondent dans un horizon mythique.

 

1.4.2. Les configurations discursives

 

Trois configuration discursives caractérisent la parole politique de Sékou TOURE : les circuits de reproduction discursive, les bouclages énonciatifs et la tonalité de la voix.

Au cours de la “parenthétisation” ou de l’enchaînement de plusieurs paroles de sources énonciatives différentes, la répétition des énonciations dans chaque discours est un maillon d’une chaîne infiniment reculée qui participe à la production et à la reproduction discursives. Ainsi tout discours est à la fois le résultat de la reproduction d’un autre discours et le début d’un fil conducteur dans l’éternel recommencement de paroles qui sombrent dans une infinité de redites. Dans ce processus de production / reproduction, relater ce n’est simplement reprendre une parole antérieure, mais c’est un procédé de mise en place d’un argumentaire. En effet, toutes les paroles relatées sont soit évaluées ou discutées, soit qu’elles constituent pour l’orateur un argument d’autorité. Dans le premier cas, on parlera de polyphonie discordante et dans le second de polyphonie concordante. Polyphonie concordante ou discordante, toutes les formes de discours relaté s’inscrivent dans le cadre plus étendu de stratégie visant à assurer la représentation d’une parole totalitaire.

L’exploitation politique du discours relaté se résume dans l’idée que toute hétérogénéité énonciative vise à assurer le monolithisme politique, comme si chez Sékou TOURE, toute répétition d’une énonciation antérieure n’avait pour seul objectif que de noyer les consciences individuelles dans une conscience collective : la révolution.

Une autre configuration discursive de la parole politique de Sékou TOURE est celle que nous appelons énonciation de répétitions. Elle consiste à transformer le discours en vaste «chambre à écho», comme si parallélisme des constructions et stéréotypie discursive n’étaient que des formes de “sloganisation”. Concaténations syntagmatiques ou redondances renforcées, toutes ces formes de constructions qui confèrent rythme et cadence au discours de Sékou TOURE participent en même temps à sa mémorisation par les auditeurs.

Les bouclages énonciatifs, en tant que constructions circulaires du discours servent à enfermer l’esprit de l’auditeur dans un raisonnement de type dialectique. Noyés dans un discours redondant et rabâcheur, les auditeurs se voient influencés dans leur individu profond par la pensée et la parole de l’orateur.

1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×